L'Autre Rive

récit de fiction et de vie; parodies ; cinéma ; critiques d'ouvrages de fiction et d'essais.

22 août 2008

Guillaume W. épilogue

Juillet 1981.

 

L’arbre grimpait sur deux ou trois mètres avant de former une fourche d’où partaient deux grosses branches dont la courbure donnait l’impression de deux jambes à demi repliées, battant l’air de façon gauche. Plus haut encore, la ramure se déployait généreusement et dans le plus grand désordre. Vivre auprès d’un grand arbre, présentait des avantages donnait un sentiment de sécurité, cependant Guillaume ne voulait pas reprendre la maison, vivre dans la proximité de souvenirs d’enfance qui parasiteraient son existence future. Alors je vends, disait Eve. J’ai vécu dix-huit ans ici, Alida dix-sept, Guillaume six à temps complets, et cinq à temps partiel…

-La première chose que j’ai faite, coupa Guillaume, lorsque nous avons emménagé ici, ç’a été de grimper aussi haut que possible et je n’étais pas seul…

Nelly imaginait un élevage d’abeilles et des pots de miel de tilleul, des pots ovales joliment incurvés comme des flacons de parfum, des arbres fruitiers nantis d’une couronne neigeuse à la belle saison ou d’un rose délicat.

Elle n’y tenait pas vraiment et préférait les quelques plantes en pot qu’elle admirait plusieurs fois par jour et jetait au bout d’un mois, ayant oublié de s’en occuper rationnellement, ainsi que le bouquet de fleurs séchées qu’elle accrochait au plafond du séjour à la place d’un lustre. La maison qu’ils achèteraient n’aurait pas de jardin.

 

 Les Wilson s’étaient éloignés pour cause de séparation.

 Lorsqu’ils avaient rencontré Alida, pour lui présenter Melk, l’accueil avait été chaleureux. Cependant elle avait scruté presque désespérément l’enfant durant toute l’entrevue, et Nelly l’avait enduré sans rien dire. Personne ne voulait croire que Melk était l’enfant de Guillaume, lui-même ne le croyait sans doute pas profondément. Par malheur, ils n’avaient aucune espèce de ressemblance physique. C’était même pour cela qu’ils s’entendaient si bien.

 

-Monté jusqu’où ? demandait Melk.

- Jusqu’aux fenêtres du premier étage.

 

Ils s’étaient raccommodés sans se réconcilier : Eve avait répondu présent à un faire-part l’avisant de la naissance de Camille le 17 mai. Trois jours plus tard, à deux heures de l’après-midi, Eve entrait dans la chambre de la maternité où Guillaume et elle s’occupaient du nourrisson, avec un bouquet de glaïeuls qu’il tenait maladroitement en les écartant de lui. Le revoir était une chance, Nelly se rappelait qu’ils avaient évité les questions en suspens, discuté du nouveau-né et du nouveau gouvernement, autant de sujets bienvenus pour ignorer le passé. Guillaume se réjouissait de l’arrivée de Camille mais pour le gouvernement il aurait préféré Rocard. « Je soupçonne ton inclination d’être sentimentale plus que politique » avait dit Eve, qui lui avait expliqué longuement ce qu’il conjecturait de la situation d’alors. Jamais ils n’avaient été plus loin et Guillaume éprouvait toujours un malaise à le voir.

 

- Et qu’as-tu vu ?

 - Moi-même dans le reflet.

 

 - Ce costume est joli, apprécia Eve. Lui mets-tu souvent des robes ?

 -Quelquefois ».

Nelly resta évasive. Elle avait acheté une dizaine de robes, et accessoire divers pour le premier âge féminin, de toutes les couleurs et de toutes les formes, et les avait parqués dans l’armoire sans s’en vanter, craignant qu’on ne lui dise qu’elle jouait à la poupée. Il était trop facile de constater que Camille changeait de tenue plusieurs fois par jour. La robe à bretelles et le pull à manches courtes étaient en fin lainage d’un jaune légèrement orangé, assez pour éviter le qualificatif « poussin. »

Eve et Guillaume rivalisèrent de concert pour expliquer ce qu’était un reflet, ce qui les amena à donner une définition de l’acte de voir.

 

Nelly les laissa s’embourber dans une discussion invraisemblable où Guillaume qui tentait toujours, mine de rien, de prouver à son père qu’il n’était pas vraiment con, perdrait la partie une fois encore, vis-à-vis d’ Eve, mais pas de Melk… Elle s’éloigna vers la limite inférieure du jardin et s’assit derrière un massif  de verdure. Protégée par la ramure, elle sortit de son sac à main le porte feuille, en extirpa la lettre chiffonnée qui se dissimulait entre sa carte de prof et sa carte de groupe sanguin.

 

Chère Nelly

Je t’écris du septième étage de l’université X ; j’y suis magasinier et j’envoie des thèses de doctorat et de troisième cycle au rez de chaussée suivant les besoins des étudiants et chercheurs ; j’aime bien ce travail car je suis seul toute la journée et il s’écoule environ une heure parfois davantage avant que je ne reçoive des nouvelles d’en bas. En ce moment, je fume, je bois un café pris au distributeur de boissons et j’écoute une chanson que j’adore «  Somewhere lost in this lonely crowd/ Is a man who swears he’s not to blame/ ALl along the day I hear him shout so loud/ Crying out that he’s been framed…”

Tu devines que cet homme ce n’est que moi ; et aussi sans doute que je suis toujours avec Isabelle ; je ne gagne pas assez pour partir, et il y a des complications ( elle a voulu un enfant...) . 

 Une chanson que j’aimerais encore davantage si le refrain pouvait me concerner « I see my light is shining/ From the Westt unto the East / Any day now,any day now/ I shall be released...”

Mais il n’en est rien.

C’est ce que j’avais à te dire. A te dire à toi ou à Guillaume ? Je ne sais pas. A toi de savoir. Tu peux m’écrire en poste restante... »

 

Nelly lut la missive à Camille qui ne tétait plus et ne dormait pas. Non sans chantonner la ballade : le bébé commença à pleurer assez fort. Nelly cessa puis reprit son chant d’une voix plus aiguë, provoquant une recrudescence de protestations. Elle dut s’interrompre. Chuchota à sa fille un « Que dois-je faire à ton avis ? ».

 

 

 

 

 

 

 


 

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Guillaume W. 49 Fin d'une époque

 Tard dans la matinée, La sonnette retentit.

 Guillaume et Nelly s’entretenaient depuis la veille au soir de leur vie future, du passé, du présent, mêlant les trois temps et les divers projets qu’ils tentaient d’élaborer. Chacun racontait son histoire  y mêlant la troisième qui leur était déjà commune depuis peu. Les gestes se heurtaient aux paroles les interrompaient ou les accompagnaient dans un désordre. joyeux tendu ou violent. Guillaume ne parvenait pas à la rendre heureuse ni à se satisfaire :, trop secoué encore de sa récente épreuve ; il tremblait un peu, comme un vieillard, comme un enfant , comme un homme.

 . Elle savait seulement que des liens s’étaient vite noués entre Melk et lui, et Mathieu l’avait abandonné, pour retourner auprès de cette amie qui réclamait de lui une relation fusionnelle comme compensation à l’ennui profond qu’elle devait éprouver à vivre…Guillaume explosa : va-t-on parler d’eux ou de nous ? Il reprocha à Nelly son attirance pour d’autres que lui, pour Andrew, qu’elle ne détestait que parce qu’il l’avait repoussée. Elle nia. Il éclata : tu convoitais Andrew avant moi mais les appas trop visibles le rebutent. D’où cette aversion pour ton corps que tu ressasses toujours, inconcevable, si je comptais vraiment pour toi. Nelly pleura d’être en partie devinée. Mais c’était hoqueta-t-elle un ancien affront. Quand elle reprit son souffle ce fut pour mettre en évidence la cour assidue que Guillaume faisait toujours à des danseuse brunes médiocrement touchées par ses feux et le méchant second rôle qu’elle avait si souvent joué de celle qui se donne et que l’on prend faute de mieux. Guillaume démentit avec force. Finalement, ils convinrent que depuis deux jours au moins et neuf ans au plus, ils s’aimaient.

 Nelly s’interrompait fréquemment pour s’inquiéter de Melchior. Pourquoi ne donnait-il pas signe de vie ? Il aurait dû frapper à leur porte et même entrer ou appeler. Il explore la maison, disait Guillaume, il est peut-être descendu à la cuisine, pour chercher de la nourriture ? C’est très dangereux, je me lève. Elle en était à son cinquième je me lève, lorsqu’ils entendirent le carillon. « C’est ton cousin, fit Nelly. Ce Stubborn.

-Pourquoi le nommer ainsi ?

-C’est que je le trouve stupide et borné.

 -Mais, « Stubborn » ne signifie pas «  stupide » ni même «  borné ».

-Non bien sûr, je le sais, Nelly se leva en hâte, repoussa ses cheveux emmêlés, je vais dans la salle de bain, reçois le comme tu veux.

Au premier, Guillaume aperçut Melchior assis sur la moquette. qui trempait une tranche de pain de mie dans un pot de Chrismas Fruit, qu’il avait dû trouver mal fermé, suçant délicatement la peau des prunelles. En même temps, il discourait avec un petit personnage bleu auquel on avait peint des cheveux blonds : une fille. Une naine de Blanche-Neige.

 l’enfant ne voulut pas lui montrer le jouet et manifesta une hostilité manifeste. Lorsque Guillaume lui proposa une boisson, il refusa au motif c’était Mathieu qui lui préparait son chocolat.

« Je n’ai pas de chocolat, fit Guillaume ; après un instant de silence. Et c’est moi qui m’occupe de ton déjeuner désormais. »

Melk entra en rage, appela l’absent, courut en tous sens dans la pièce commune. C’était une vraie détresse que Guillaume pouvait comprendre. Il s’inquiétait. Melk pouvait-il se blesser physiquement, taper sa tête contre un mur, casser des objets ? Pourtant, il ne chercha ni à le saisir ni à l’appeler.

Il gagna la cuisine, sortit du frigo quelques ingrédients, s’en fut déposer sur la table basse un verre de jus de fruit orange-framboise, un yaourt crémeux débarrassé de son enveloppe et une cuillère. L’enfant n’était plus visible. On entendait des sanglots avortés, des reniflements et des imprécations provenant de derrière le canapé. Guillaume le prévint qu’il avait disposé de la nourriture sur la table. 

Il réintégra la cuisine, remplit de grains le moulin et le mit en marche. Nelly n’aimait guère le thé 

 Pourrait-il un jour parler de Mathieu à Melk et de quelle manière ? Le café broyé, il emplit le filtre, ne perçut aucun bruit particulier, versa l’eau.

La sonnette retentit. Dans la cafetière, l’eau commença à bouillir. Melk apparut vers lui, les yeux rouges et le verre à la main. Lui demanda s’il était malade. «  Non ; je vais bien » fit Guillaume. Il éteignit le feu sous la cuisinière et entendit l’enfant lui dire qu’il ne fallait pas être malade.

« Je fais ce que je peux » reprit Guillaume. Mais il retrouva un peu de bonne humeur pour expliquer à Melk qu’il avait eu le souffle coupé à cause de la surprise lorsqu’il l’avait vu. Puis regretta ces propos sûrement incompréhensibles à l’enfant. La sonnette repartit de plus belle.

Il fallait répondre.

Ils regagnèrent le living, où prenait l’escalier, s’apprêtant à descendre avec lui, sans doute croyait-il que Mathieu sonnait, inutile de le détromper, mais il n’en disait rien.

A ce moment, Nelly atteignait le premier d’une démarche vive et gracieuse, joliment vêtue en noir et blanc, fleurant bon une e au de Cologne citronnée. Tous les trois vinrent accueillir le visiteur au ré de chaussée. Je ne pense pas à Andrew  lui dit Guillaume mais plutôt à Bernard cet éditeur à la Fée du Logos, il m’avait prévenu d’une visite ces jours-ci…

-Ne pourrait-il pas, au fait, publier mes textes de pédagogie ?

-Ah, tu ne me l’avais pas dit que tu écrivais.

- Je voulais écrire des essais mais ce sont de petits traités. Elle rougit violemment : après tout, je suis quelque peu pédagogue.

-Guillaume sourit parce qu’il se rappelait la verve de Nelly quand elle parlait de littérature. 

-J’ai lu ta pièce, enfin celle qui t’as inspirée pour Melchior… c’est donc moi, ce type lâche, ce Moritz, ce mauvais élève qui rêvasse dans sa tombe, en regardant les turpitudes des imbéciles qui s’agitent en tous sens ? Et puis Melchior, il doit devenir le héros ? Combattre, avoir la réussite économique, gagner la princesse. S’il savait, pauvre enfant !

-Tu n’as pas compris.

Elle n’eut pas l’occasion de lui expliquer, parce que Guillaume ouvrait enfin la porte, et ils se turent.

 C’était Eve Wilson qui tenait à la main une bouteille de lait se préparant à dire que le liquide risquait de tourner si on la laissait dehors par cette chaleur.

Il le dit d’ailleurs, mais avec un certain manque de naturel.

 

 

 Guillaume était à peine vêtu d’un tee- shirt et d’un caleçon de bain, nu-pied et pas rasé. Ca lui ressemblait peu.. L’air épuisé de qui n’a pas dormi depuis plusieurs semaines. C’était possible. Hélas. En compagnie d’une fille blonde en pantalon de coton noir, et petit chemisier Vichy boutonné de travers, qui avantageait ses formes généreuses, alors qu’il s’attendait à le trouver avec Song. Et d’un enfant qu’ils tenaient par la main.

Guillaume lui présenta Nelly, ils admirent s’être déjà vus et Melchior, notre fils. Eve fut contraint d’être enchanté comme les convenances l’y obligeaient. Guillaume avait renoué avec cette ancienne amie, sympathique et attractive, mais tellement moins intéressante que Song qui était belle, noble de sentiments, pourvue de dons artistiques. Et puis cette fille-là avait eu un enfant et Guillaume était assez bon pour l’avoir adopté.

Sur la table basse, au premier ils avaient ouvert la bouteille tous les trois et trempaient leurs doigts au goulot tout à tour pour en cueillir la crème, se disputant .joyeusement.

 A la cuisine attenante au salon, Guillaume s'en fut chercher des bols. Eve fut convié à prendre un petit déjeuner à onze heures du matin.

 Quelle erreur il avait commise de donner l’adresse de Guillaume à son ancienne amie ! Elle était venue le rejoindre lui avait fait un enfant …

. Nelly s’éloigna vers la fenêtre, s'absorba dans la contemplation: Le fleuve s'étirait paresseusement avec des remous de vaguelettes ombrées de gris qui se faisaient et se défaisaient. Plus loin, une surface argentée et brillante, la masse échevelée d'une avancée de terre dont on percevait surtout ce qui en faisait l'ornement .Les feuillages de saules. Elle évitait Mr Wilson, évidemment mécontent de .la nouvelle situation. Guillaume aurait dû lui expliquer. Mais il demeurait sur la défensive.

Comme maîtresse pensait Eve elle convenait très bien, mais Song plus difficile, plus exigeante, s’il avait su la garder !

De temps à autre, il jetait un coup d'œil sur un petit tableau nouvellement accroché au mur, en plus des gravures anciennes qu’on y voyait toujours. Un petit tableau brun que venait rehausser des touches de jaune de diverses nuances en éventail en petites gerbes. Au centre neufs carreaux bleu et blanc. L’ensemble était mortifié par deux emplâtres gris sur les côtés. Les couleurs contrastaient mordaient s’infiltraient les unes dans les autres. Que penser de cela ? ... Eve, se souvenait d'avoir vu beaucoup de dessins à la plume, et au fusain,( Et il lui avait acheté un tronc se reflétant dans de l'eau).

Malheur, leurs regards avaient convergé au même moment, plus moyen de s'esquiver.

-C'est complexe, fit-il, désignant du menton le tableau. Toutes ces couleurs inégalement réparties, c'est particulièrement subtil. J'aime l'élément noir au milieu, continua t’il, suant à grosses gouttes. Est-ce de toi?

Guillaume acquiesça.

-. Chaque fois qu'on le regarde on n'y voit pas la même chose. dit Nelly dans un effort désespéré de conversation.…

 Eve sut également que Guillaume allait bientôt déménager pour rejoindre Nelly et Melk, il exercerait comme professeur dans un lycée ou un collège n’était-ce pas le plus simple ?

Maintenant, tu abandonnes ton poste, soupira Eve, comme tu veux. On vient de créer un capes d’arts plastiques.

Guillaume partit chercher des bières dans la cuisine, Eve le suivit. Il admira une nature morte aux huîtres, une copie d’un tableau célèbre qui décorait le mur... engagea à nouveau la conversation, parla des natures mortes au poisson que Guillaume aimait bien copier autrefois. La Raie. Guillaume dit : avoir éprouvé de l’enthousiasme pour la Raie parce que c’est provoquant, ça en jette mais il n’était plus tout à fait assez jeune.

Eve posa quelques questions à propos de Song., apprit son départ en direction d’Andrew. Mon union avec elle détonnait par sa facticité, lui dit Guillaume. A bout de force, Eve ne put s’empêcher de lui demander s’il connaissait cet enfant depuis longtemps, s’il était sûr de sa paternité. Guillaume le gifla et fut giflé en retour. C’était la première fois qu’ils en venaient aux mains. Ils s’observèrent avec stupeur «  Nous sommes bêtes… » Ajouta Guillaume, mais Eve se retira sans un mot, sans un regard, sans un bruit.


XXX

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Guillaume W. 48 Lâcher prise

Lorsque Guillaume lâcha prise, comme il l’avait dit à Nelly, cherchant le moyen de mettre un mot sur l’incident, ce fut bien parce qu’un instrument, une canule lui chatouillait la gorge, s’immisçait dans le pharynx. Des vannes s’écartèrent pour expulser, rejeter, répandre et laisser perdre des matières, des liquides acides, de l’air vicié, trop longtemps enfermé. Vidé, anéanti, ce devait être la fin.

Il essayait d’envoyer promener la parole muette de l’ennemi intime, cruelle et incompréhensible pour l’instant. «  T’as procréé, maintenant, t’as plus rien à faire ici, il te reste plus qu’à mourir ». Des mots des pensées, une phrase entière, accompagnaient souvent une crise, ça se réduisait à l’injonction qu’il fallait mourir à présent, et sous n’importe quel prétexte, ou sans raison du tout.

Le souffle revint timidement, aidé par une sonde nasale.

Quel dommage, pensa t-il, alors, j’ai gâché la fête, je me suis oublié, pourvu qu’on ne me voit pas. Il s’en amusa intérieurement : il n’y avait aucune chance pour que ça passe inaperçu. Il eut l’impression d’avoir accompli une tâche, se sentit léger, oublia un temps les inconvénients de sa position. L’arrivée au bureau des admissions lui fit seulement penser : serais-je un assez bon sujet devant Saint-Pierre ? Trouverais-je d’assez douces mains pour me nettoyer ?

Il revint à la dure nécessité en voyant dans le large couloir des arrivants nettement plus en peine que lui.

Et voilà qu’on lui avait dit «  Votre femme vous a apporté des vêtements et un nécessaire de toilette ». Il en avait été irrité. Voilà que c’était fini, et que ça commençait. Personne ne lui avait jamais dit : «  Votre femme… ».

 Autrefois, ceux qui ne les connaissaient pas, dans les hôtels et divers lieux de passage, disaient «  Votre amie », ou «  la jeune femme » « la jeune femme qui… », Aucun ne les épinglait mariés. L’enfant changeait tout.

 Et puis, tout à fait revenu, il songea avec dégoût que l’on remettrait à Nelly le paquet de vêtements souillés. Eût-il voulu la faire fuir qu’il n’aurait pu mieux s’y prendre.

 De même il lui revint que Mic…que l’enfant l’avait vu avec le masque à oxygène. Non que cette vision fut aussi terrible que les masques portés par les soldats dans les tranchées. (Dans le grenier à Verrières, Fiord et lui en avaient autrefois déniché un, tout craquelé et revêtu de poussière qu’ils osaient parfois endosser pour quelque jeu terrifiant.) Il n’avait jamais été soldat. Exempté du Service. Ici et là. Seulement bon pour le service de réanimation. Du côté allongé. Il avait tout de même appris à tirer dans un stand, il était bon nageur tout de même, il…

 il s’était énuméré tout ce qu’il savait faire, de façon hétéroclite, et la phrase de l’ennemi intime était revenue s’était bornée à répéter crève !, et il lui adressait en retour, toi-même ! On eût bientôt dit un de ces échanges de politesse que se font des gamins dans une cour de récréation. Il arrivait lors de ces pugilats que Guillaume fût à cours de souffle, plus vite que son adversaire qu’il dût aller à l’infirmerie. N’importe, il savait combattre… Dans une cour de récréation.

 Puis il s’était souvenu : Mathieu lui avait autrefois rapporté un entretien avec un pasteur lequel s’était consolé de sa mort qu’il avait crue imminente en se disant qu’il avait au moins procréé. Mais comment pouvait-il avoir-lui - de pareilles idées ? Et même de pires…Et pourquoi lui était-il donné de le savoir ?

 

Ils étaient restés peu de temps à ses côtés, à cause de l’enfant. Guillaume était partagé entre le désir de voir Nelly, et l’irritation à l’idée de cette vie domestique qui pourrait commencer. Toutefois Nelly, toute égarée et décoiffée dans sa veste en coton aux couleurs fraîches, un imprimé Madras, qu’elle froissait avec ses doigts, le regard éperdu, les gestes troublés, indécis, la peau tiède et douce, avait chassé l’image de l’épouse impitoyable et organisée, de la tyranne oppressante « qui vous apporte un sac de vêtements ». Rassuré, il avait voulu s’abandonner à sa présence.

 Et puis l’enfant avait désiré voir Mathieu.

Quoi, Mathieu ? Comment et pourquoi ? Lequel avait cherché l’autre ? Non, il n’était pas incongru que Nelly ait noué des liens épisodiques pendant ces années où chacun était parti de son côté. Ce qu’il avait cru après lecture de la lettre, c’est qu’elle avait continué à penser à lui, pour le maudire, le regretter, le désirer…

Tu parles !

C’était un peu différent : elle avait continué à penser à lui, à travers un autre, malgré cet autre, et avec son appui, puisque c’était Mathieu. De vrais liens s’étaient formés, Mathieu serait un souvenir intime à elle.

Lorsqu’elle avait écrit, c’était dans l’urgence. Plus d’emploi, bientôt plus de toit et  le gamin qui réclamait Mathieu disparu, il fallait lui trouver un autre père : pourquoi pas l’original ?

 

Vers deux ou trois heures, Guillaume fut roulé dans une chambre, à proximité d’un ensemble de crachotements et soupirs rageurs.

Il avait récupéré son autonomie respiratoire, mais la frayeur figeait encore ses jambes, ses orteils, les doigts, secoués aussi de tremblements épisodiques ; le dos lui faisait atrocement mal. Pour retrouver un rythme qui s’était perdu, il cherchait le tic tac de sa montre, puis des airs, des morceaux simples qu’il pût communiquer à son corps.

Il s’agitait tout en s’exhortant au calme. Les bruits alentours, la clarté aveuglante dans le couloir, les pas, des chariots roulés à toute allure, ou paresseusement, en grinçant. Quelqu’un allait entrer. Le voisin de gauche très âgé, succombait. Celui de droite voulait l’éjecter. On était en surnombre. Il avait revêtu le seul pyjama qu’il possédait (et que Nelly avait trouvé) avec l’aide de l’infirmière malgré les difficultés de la perfusion pour ce genre de manœuvres. Il s'assoupissait pour quelques minutes, se réveillait en sursaut, il respirait toujours, sans erreur de rythme.

Il s’endormait à nouveau, superficiellement, et des images, des pensées se bousculaient en désordre : il courait après Nelly sur une plage pleine de vent, se retrouvaient dans l’eau, malgré le froid, ils haletant tous les deux, elle lui disait attention tes bronches, ouvrait son pyjama qui ne fermait pas, l’enveloppait de sa chaleur.

Il s’éveillait dans un très petit jour pâlissant. Ramassait cette lettre. , craignait le pire.

 Mais Nelly avait réapparu, était vivante.

C’est avec fierté qu’elle lui avait montré l’enfant.

Elle l’avait aussi regardé d’une certaine façon, quand son regard le lâchait.

 Ne risquait-elle pas de repartir ? Il avait donné de lui l’image d’un incapable, d’un type qui tombe dans le néant le plus proche, jamais Mic… Melchior, pourquoi lui avoir donné un nom pareil ? S’il avait été là, il aurait pu l’en empêcher. Jamais cet enfant ne lui ferait la moindre confiance, il était nécessaire de téléphoner, de reprendre contact au plus vite. Il n’y avait pas de temps à perdre .

Vers huit heures, à moitié étourdi, le front brûlant, devant un bol de thé voisinant avec un toast et une coupelle de gelée qu’on venait de lui servir sur une tablette, la lumière blessant les yeux, il eut conscience de ses deux voisins, un homme âgé, sans doute grabataire, et un blond robuste. Il voulait appeler le standard, et sa main tremblait, non il était préférable de prendre un peu de nourriture. Chacun entreprit de se sustenter, le vieux repoussa le tout très vite, s’allongea en émettant une toux discrète, où qui se voulait telle mais qui tourna à vif. Maintenant, Guillaume sentait qu’il avait eu raison de se forcer à boire et à manger. Du reste, il ne se forçait jamais beaucoup pour la nourriture. Le vieux ne cessait de crachouiller : Seigneur, où l’avait-on mis ?

Il lui semblait que son voisin l’observait ironiquement. Ils échangèrent quelques mots. L’autre était soigné pour la tuberculose. Quelle folie de l’avoir installé là. La colère le prit même si le blond déclarait n’être en aucune façon contagieux. Il se gaussait tellement que Guillaume mourait d’envie de le taper. Il ne pourrait pas frapper efficacement un type avec une charpente aussi solide, quelque soit son mal. Lui-même avait une ossature ridiculement mince, fluette. Il jeta un coup d’œil critique à son poignet. « Poignet d’allumette ». Si l’enfant lui ressemblait en quelque façon, c’était de cette manière-là : l’ossature.

Tout à coup, il fut en communication avec la sonnerie qu’il entendait retentir dans le séjour et les deux chambres. La pensée de Nelly et Melchior l’une plongée dans un bain, l’autre s’emparant de la chouette en osier et tirant sur sa grosse pupille entrait en conflit avec Andrew et Song s’introduisant subrepticement, l’ayant surveillé, et ayant profité de son départ pour prendre possession de la maison qu’ils attendaient, décidés à chasser les intrus. Il se figurait leurs visages inquiets mais résolus, et la réaction explosive de Nelly, une mêlée confuse, elle se jetait sur l’autre fille, et Stillborn disparaissait dans un nuage de poussière, les sols et meubles en étaient tous saupoudrés, Guillaume oubliait souvent de passer l’aspirateur …Ou Nelly partait dignement en claquant la porte, l’enfant dans les bras. Pourquoi se battrait-elle contre une rivale déjà fuie. Dehors, elle tombait dans les bras de Mathieu qui l’avait prise en filature depuis son départ.

 Il se rendit compte à quel point il était contrarié d’habiter cette maison, là, sur le qui-vive, ne sachant pourtant pas partir.

 

 Lorsque l’on décrocha il n’entendit rien, déclina son identité avec un peu de gêne. La voix qu’il entendit alors le fit sursauter : Bien posée, elle avait une tonalité enfantine et excellente, un timbre chaud agréable. Guillaume se dépêcha alors de dire à Melchior qu’il était en train de déjeuner, de détailler les faits sans aucun rapport avec la maladie ou l’hôpital, de lui poser des questions fort concrètes, en tournant ses phrases d’une façon bizarre : n’étant pas sûr que l’enfant savait exactement qui il était au téléphone, ce qu’il avait retenu de la veille, il répétait son nom, craignant que le petit ne se mette à lui donner du monsieur, répugnant pourtant à lui dire tu te souviens de moi, encore davantage à lui rappeler quelque petit fait de la veille, même d’avant son malaise

Quand à demander Nelly, il ne pouvait se servir d’ aucun vocable tous paraissant inadéquats : le » ta mère », donnait l’impression d’une créature malveillante, le « ta maman », sonnait franchement bête à ses oreilles , et le « Nelly » il hésitait à le prononcer parce que Nelly était cette femme qu’il avait intimement connue et qu’il connaîtrait encore avec un peu de chance, et en l’appelant Nelly il aurait l’impression de le mettre dans la confidence, même si Nelly et Noli n’étaient pas les mêmes.. Arrivant avec trois ans de retard, il ne savait même pas la nommer en s’adressant à Melchior… comment les autres s’y prenaient-ils ?

Elle prit le combiné et s’enquit de lui.

« Noli,

-Oui, je suis là, répéta-t-elle deux fois parce que Guillaume paraissait devenu sourd.

Il prononça une série de phrases bien articulées et un peu essoufflées, d’où il ressortait que est-ce que Mic… Melchior se sentait bien, est-ce que je lui ai fait peur, a-t-il pu dormir, attention qu’il n’ouvre pas la chouette en osier, elle est pleine de billes, est-ce qu’il peut encore croire que ce sont des bonbons et surtout : ne partez pas.

« Nous avons eu peur, tous les trois, non ? dit-elle avec une vivacité maladroite. Tu as été contrarié ? Comment te sens-tu ?

-Non. Oui. J’étais très content de vous voir.

-Oui. Tu nous as si bien accueillis. Tu l’aimes un peu ? Mais cela a provoqué une réaction violente… un conflit ?

-Est-ce que tu va m’en dire un peu plus au sujet de Mathieu ?

-Je suis venue lui demander conseil sur…la meilleure façon de te parler au sujet de Melchior…C’était en février.

Elle expliqua que c’était un service…

« Vous vous êtes rendu un service sexuel ?

- Oui, et alors ? il a disparu trois mois plus tard, considérant sans doute que c’était absurde et sans avenir, encore qu’il n’ait pas donné ses raisons. J’ignore ce qu’il est devenu. On pourrait cesser de parler de lui.

-Tu crois que c’est facile ?

-Pas du tout.

-Je ne veux pas que tu partes encore…

Je viens d’arriver, voyons. Nous occupons la chambre à deux lits.

-Ah ! C’est… bien. Mais je ne vais pas toujours rester à l’hôpital.

-Que veux-tu dire ? Bien sûr que non ! T’as vu le docteur ?

-C’est un léger contretemps. Ne t’en va pas, Noli, cesse de provoquer des ruptures entre nous qui me sont intolérables.

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Guillaume W. 47 Recherche

De retour à l’appartement, aux premières heures du jour, ils mangèrent une partie du goûter abondant que, somme toute prévoyant, il avait laissé à peine entamé.

Ils montèrent explorer la deuxième chambre, celle que Guillaume n’avait pas occupée tout à l’heure, et qui comprenait deux lits à une place. Sur une table de chevet, elle reconnut la lampe de Guillaume, celle de son petit logement parisien, dont un griffon supportait l’ampoule. Elle coucha l’enfant dans le lit correspondant. En visitant les étagères de livres, elle choisit, un Alice illustré par Rackham.

Là où Guillaume s’était allongé, dans l’autre chambre, la couche était spacieuse.

 Elle fouilla tous les tiroirs à la recherche d’une image, d’un écrit, d’un objet appartenant à la presque mythique thaïlandaise, dont elle doutait qu’elle eût quitté la vie de Guillaume. Cependant, elle ne trouva rien qui attestât de la présence de la fille, rien d’oublié, à croire que Guillaume avait prévu qu’elle chercherait. Dans un tiroir de chevet plusieurs flacon des pilules Ontalgic que prenait Guillaume et une autre variété qu’on devait servir ici seulement. Au-dessus, sur la table, l’aérosol, qui s’était révélé curieusement inefficace, lui-aussi.

 Parmi ses plus anciens souvenirs, elle déambulait dans des maisons comme celle-là, grandes maisons bourgeoises : pas la sienne. Sa mère qui faisait toujours des ménages, l’emmenait avec elle, ne pouvant ou plutôt ne voulant pas la laisser à la Maternelle. Un grande chambre comme celle-là, vide bien sûr, les patrons devaient être absents: elle manipulait des objets extraordinaires, de petits bibelots, un thermomètre qu’elle avait cassé, le brillant filet argenté comme un un serpent. Et des comprimés bleus et ronds qu’elle avait goûtés : en raison de leur âcreté, elle les avait abandonnés sous un lit.

Le sentiment d’être en effraction, de fouiller la maison d’autrui l’irritait. Même Guillaume ne s’était peut être jamais senti chez lui dans une maison prêtée par la famille… fumait-il ici ? Une faible odeur de tabac flottait alentours, les cendriers étaient vides. Hier il n’avait allumé aucune cigarette. Se serait-il abstenu à cause de Melchior ? Il était si plein d’extraordinaires prévenances. Pourtant, lorsque l’asthme l’éprouvait durablement il cessait de fumer pendant la période critique. Quand cela avait-il commencé ?

Elle redescendit au premier, nerveuse, lasse incapable de se coucher. A chacune des extrémités de la cheminée se trouvaient deux lampes, l’une avait pour pied une sorte d’hexagone massif en métal argenté, bosselé, doucement luisant surmonté d’un abat-jour transparent, l’autre  était aussi haute mais plus mince avec un pied triangulaire du même métal uni.

 N’importe qui aurait cherché à obtenir un effet de symétrie en posant deux objets de même volume, ou d’allure correspondante, voire se serait contenté de flanquer grossièrement les deux bords de cheminée de deux fois la même lampe. N’importe qui mais pas Guillaume.

 A son arrivée, elles rayonnaient déjà à cause du temps maussade, mais elle n’y avait prêté aucune attention.

 

Un petit tableau, accroché au mur, qu’elle avait déjà remarqué sans s’y attarder. Une sorte d’escalier bordé de fleurs jaunes sur la rampe, le long d’un mur gris… mais non, ce n’était pas du tout cela : ni escalier ni mur, la toile était abstraite : elle n’aimait pas qu’il fît ce genre de chose maintenant : l’abstrait, c’était pour elle de la décoration, il n’y avait rien à comprendre, rien à interpréter, elle ne savait quoi faire en présence de ce type de réalisation. Rien à penser, pas plus que si elle voyait du papier peint, se disait-elle parfois avec une sorte d’agacement: Bien sûr elle taisait son incompétence, ne voulant point passer pour sotte. Elle avait lu des ouvrages sur la question, et répétait en cas de besoin, suivant les interlocuteurs, que la peinture avait gagné son autonomie d’abandonner l’illusion des trois dimensions et de n’avoir plus besoin de représenter des objets «  dont on possède déjà les originaux », elle avait appris par cœur ce qu’il convenait de dire,  mais le cœur n’y était pas ; et l’intellect n’était pas satisfait non plus. Rien que de la décoration ?

Non ce n‘était pas décoratif cela, des éléments noirs, neuf carrés inégalement répartis de bleu qui formaient le centre et dont le dessin se prolongeait à droite et à gauche en bandes blanches délavées: un chemin peut-être, pas un escalier, entouré d’ocre jaune et de terre de sienne et, mordant sur le motif central, une petite flamme jaune vive. Les deux bandes grises très empâtées .en haut et en bas condamnaient les tons chauds. Au premier coup d’œil, on pouvait aussi bien ne voir que de lumineux points jaunes dans un mur gris.


 

 

 

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Guillaume W. 46 Un malaise

Moins d’une heure plus tard, il quitta le logis en ambulance, et on dût aller le chercher au deuxième étage où il s’était réfugié afin que ses convives ne vissent pas son malaise. Cette fuite exténuante vers l’étage supérieur où l’air se raréfiait toujours plus…

Au téléphone, elle s’exprima dans un anglais trébuchant, craignant que s’arrête ce petit halètement qu’immobile et concentré, il parvenait encore à émettre.

Ouvrir la fenêtre eût été ridicule et inefficace. Elle répétait, ce n’est pas grave, et Melchior l’imitait en réitérant la négation.

Plus tard encore, elle s’employa à téléphoner aux coordonnées qu’on lui avait remises et après nombre d’essais infructueux, reçut des nouvelles rassurantes, l’injonction de préparer des effets pour Guillaume et de les apporter rapidement.

 

 Elle s’autorisa à visiter la maison où il vivait depuis près de quatre ans, en commençant par une armoire au second, caressa un peu au hasard les vêtements chaussettes, caleçons, tee-shirts ,s’enfouit convulsivement le visage dans le pull vert chiné à col roulé, qu’il portait lors de leurs vacances dans deux îles anglo-normandes et sur la côte de Cornouailles, endroits où d’après les dates, ils avaient conçu, dénicha un unique pyjama, satiné à l’extérieur, avec un imprimé de triangles beige sur fond mordoré ; aucun des boutons ne fermait ; il ne devait pas le mettre, persuadé encore que le port d’un vêtement de nuit quelconque suffirait à lui donner un malaise nocturne: c’était ce type de superstition qui accompagne tout ou partie d’une vie.

 Il possédait aussi des cravates. Des cravates, c’est tellement ringard !

 Nelly se souvint de son père faisant des entrées remarquées qui l’avaient éblouie petite, vêtu d’un costume de couleur vive, une cravate aux tons multicolores , un gilet parfois, et des gants, puis ce grand chapeau, il est vrai qu’on en portait à l’époque, elle croyait que c’était ça la toilette, le chic, le raffinement ! Et il racontait avec un verbe flamboyant comment il avait vendu pour des sommes pathétiques un ange de jardin, une moulinette, une tronçonneuse, et elle écoutait avec passion…

 

 Elle remplit une trousse de toilette, porta l’ensemble à l’hôpital, accompagnée de Melk.

Ils restèrent peu de temps auprès de Guillaume, qui était pâle, épuisé, remis de l’essentiel, à savoir que le souffle ne lui faisait plus tellement défaut, mais très nerveux, et qui avait voulu parler, expliquer à Melk, ce qu’il faisait là, ce qu’étaient tous les appareils, suscitant des questions de la part de l’enfant.

D’abord intimidée, Nelly trouvait difficile d’être là, tenant Melk par la main. Là, c’était quasiment innommable pour elle. Elle n’osait pas le regarder en face, songeant qu’elle n’avait pu le secourir, ni même lui tenir la main, il ne supportait pas qu’on le touche, ni le réconforter. La dernière fois qu’elle s’était rendue dans un semblable lieu, elle y avait vu son père, affligé d’un désordre cardiaque dont il ne devait pas se remettre.

Allongé, dans la même posture, à demi-nu, muni également d’une sonde nasale et d’une perfusion, plus d’autres appareils, dont Guillaume n’était heureusement pas affublé.

Remplie de confusion, parce qu’il lui avait lancé, le père, tout va bien maintenant, lui faisant des œillades, bon pied bon œil ma petite tu va voir avec un optimisme puéril que lui avait facilement transmis le toubib, Son corps avachi, le visage anormalement blanc, cette fausse allégresse vulgaire : il se trompait, se laissait berner, ne voulait pas savoir. Une puérilité très spécifique à l’adulte. Elle avait éprouvé de la pitié, sentiment détestable, ressenti parfois lorsque l’on reconnaît que le caractère spécifiquement humain de celui–là qui est en face, s’amenuise, ou vire à la caricature.

 

«  Comment allez-vous depuis tout à- l’heure ?

Nelly sursauta et croisa le regard qui cherchait. le sien. La voix un peu entravée, le teint blême, animé du désir de parler.

« Je croyais que tu dormais, fit Nelly. Elle ajouta très vite : «  je voulais t’accompagner tout à l’heure, on m’a dit pas question avec le petit, on nous a repoussé, ils ont filé. ».

On eût dit qu’elle évoquait des cambrioleurs.

« Ils ont eu raison, ce fut un très mauvais quart d’heure. Si ce n’était qu’un quart d’heure. Je n’étais pas dans le sens de la marche et il me semblait rouler à vive allure vers la porte immense et noire d’une grange où je m’enfoncerais dans une meule de foin qui m’étoufferait encore davantage. »

Les infirmiers voulurent l’intuber, dit-il encore, mais dès que la canule entra en contact avec sa gorge, des vomissements se produisirent et ils durent l’enlever en hâte.

«  T’as vomi ? « demanda Melk, que Nelly espérait rester en dehors de la conversation.

Mais Guillaume lui répéta tout ce qu’il voulut savoir de façon qu’il le comprenne. Il parlait avec ce mélange de détachement et d’intensité qui lui était propre.

« Ensuite je me suis abandonné, j’ai lâché prise. »

« Que veux-tu dire? »

Guillaume changea de sujet, s’enquit de la manière dont ils s’étaient installés dans la maison. Nelly sentait ses doigts qu’elle cherchait à entrelacer dans les siens, ses doigts nerveux qui remuaient sans cesse.

Elle supposa qu’il avait dû perdre conscience un moment.

Melk lui posait des questions sur les objets qui l’entouraient et les touchait : la sonde nasale ; l’aiguille à perfusion, qui devait faire très mal à son avis, Nelly s’inquiétait, si à présent, il ne montrait que de la curiosité, plus tard, il aurait peur, pensait-elle. Pour faire diversion, elle dit avoir amené un sac contenant un pyjama, une trousse de toilette et les montra.

«  On te donnera un autre sac, fit Guillaume précipitamment, avec mes vêtements de ce matin. Jette-les.

« Mais pourquoi ?

«  Ces affaires sont souillées. Jette-les, ce sera plus simple.

Nelly acquiesça avec l’intention de n’en rien faire, peu soucieuse de jeter des vêtements neufs et seyants. Guillaume répéta plusieurs fois son injonction comme si tout d’un coup, sa vie en dépendait.

Melk paraissait fatigué et donnait des signes d’énervement. Ils se préparèrent au départ, lorsque l’enfant demanda à Nelly est-ce qu’on va voir Mathieu ?

« Mathieu ? répéta Guillaume.

« Mathieu n’est pas malade », dit Melk résolument,

«  Tant mieux pour lui ».

Nelly parla alors tout aussi ouvertement, pour dire qu’elle avait eu une liaison avec Mathieu, oui, celui-là même auquel il pensait, que c’est plutôt un arrangement, un dépannage, qu’elle a dû l’héberger, oui , horrible mot, mais je le comprends, moi aussi je suis en… congé… il s’est  occupé de Melk, je ne lui ai pas dit de se taire … à Melk, d’abord, il est trop jeune,  et puis je  méprise les crachotteries, les.. et toi Guillaume tu n’es pas resté seul tout ce temps, eh bien moi non plus, on était libres, non?

 

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Guillaume W. 45 Reprise de contact

Nimbé d’un parfum léger. Vêtu d’un costume de velours bleu et d’une chemisette à rayures fines. Rasé d’aussi près que possible, sans même une égratignure. Le mélange de désinvolture et d’anxiété. Les cheveux agréablement ondulés où se promène un index hésitant. Qu’il les eût d’un châtain si foncé la surprenait comme si elle l’avait décoloré depuis lors. Le nez aussi : elle le lui avait dessiné vraiment droit, celui-là était nettement plus accusé…Qu’il ressemblât au précédent Guillaume comme un faux jumeau l’irritait et la contentait aussi bien. Elle se plaisait à le contempler dans ses vêtements raffinés, pensant au dépouillement qui s’opérerait plus tard, à ce pantalon qui tomberait sur les jambes velues embroussaillées…mais pourquoi donc était-elle venue ?

 

Il l’embrassa chastement, avec un rien d’insistance et de chaleur, tendit la main à l’enfant et attendit ; tous deux attendaient la suite.

 

Peu de temps après avoir reçu la lettre, il lui avait téléphoné. Pas indifférent comme l’avait supposé Mathieu, ni incrédule comme elle l’avait pensé elle-même, mais animé d’une froide colère : «  c’est profondément déloyal de m’avoir dupé pour une chose d’une telle importance, et pendant si longtemps, de t’être servi de moi comme un instrument»)

Guillaume avait une telle façon de se servir de sa voix que son timbre grave qu’il avait modulé dur et offensif l’avait laissée sans réplique, sans argument. Ils avaient partagé un silence étonnamment long, personne ne raccrochant, où la qualité d’écoute sur la ligne, parfaitement claire, laissait entendre le souffle de sa respiration, avec de légers bruits, se mêlant au sien.

Il avait fallu reprendre la parole : «  Je n’osais pas te le dire, d’abord, si je l’avais dit lorsque ce n’était qu’une intention, tu l’aurais empêché ».

 «  Oui.».

-Ensuite je n’osais plus le dire : tu m’aurais parlé d’avortement …

-Jamais, l’avait-il coupé presque sauvagement.

 Avec peine, elle avait bredouillé :

-je voulais … le garder pour moi, et ton père qui m’avait parlé… »

«  Ce qu’il t’as dit n’était pas très exact… mais ça n’aurait pas dû t’arrêter ». Il maintenait un ton de détachement intimidant. )

(‘«  Je vais m’en occuper maintenant, puisque tu consens à m’informer…c’est tout de même … étrange », avait-il ajouté, incertain, cette fois, et à bout de souffle.)

 

Maintenant, son humeur était à peu près la même.

Elle dit, dans ce vestibule clair, qu’on ne quitterait pas avant que les présentations ne soient faites, que l’enfant dont elle tenait encore la main, quoiqu’elle l’eût oublié un instant, était le sien à lui, elle ne savait par qui commencer, ou par quoi, c’est ton fils, Melchior, lui dit elle, croisant son regard hésitant, énervée de ce cérémonial, de cette présentation obligée.

 ( » Je sais pas si tu m’as vraiment crue ? «, avait-elle poursuivi lors de ce contact téléphonique..

- Je ne devrais pas ?

-Comme tu veux, avait lancé Nelly. Ce pourrait être un enfant que j’ai eu par hasard…

-Je ne te crois pas imprudente au point de procréer par hasard ; tu aurais voulu que je me précipite dans le premier train vers chez toi. Moi aussi, je peux hésiter.

- Tu hésites à croire que je t’ai choisi pour être son père. Tu peux croire que je ne sais plus à qui m’adresser que j’en ai essayé d’autres… »

 -Qui as-tu essayé  … ? »

 -Pourtant c’est bien ton enfant. »

- ça ne me déplairait pas de te revoir » avait-il dit subitement, sur un ton plus doux.

-Avec lui.»)

Epuisée, elle s’adressa à l’enfant, boudeur, mécontent, dont elle n’avait pas tiré plus de quelques mots depuis la veille, et qui feignait de ne rien entendre quand elle lui parlait de « ton père que tu va connaître », et s’empressa de dire c’est ton père, sans pouvoir sourire, avec peut-être de l’exaspération dans la voix.

« Je m’appelle Guillaume, » compléta Guillaume s’adressant à l’enfant qui l’observait avec attention. Sa voix. Grave, mélodieuse, qui portait, qui changeait de tonalité si souvent, sans rien d’affecté.

 

Ils avaient convenu du rendez-vous sur un ton familier, mais retenu et ironique une façon de se parler tolérable qui contrastait avec l’attaque de Guillaume.

 

Maintenant, elle se disait qu’il avait évité tout ce qui aurait pu être de mauvais goût. Pas de cadeaux pour Melchior, pas d’embrassade intempestive, il réussissait à se montrer familier et aimable  sans s’étonner que le gamin fût en colère et cette multitude de gestes nerveux et de tics légers trahissait tout de même son émotion.

Au premier étage, il les conduisit vers un long canapé devant une table basse. Dans un vase carré en verre, trois pivoines roses à demi-écloses s’ inclinaient sur le bord vers le plateau du thé abondamment garni. 

 Comme les

enfants

,  il avait toujours aimé, se rappelait Nelly, le petit déjeuner et le goûter : il lui fallait une bonne collation pour ces moments-là. Tout de même, ce qu’il avait préparé était un vrai festin comme pour trahir quelque-chose qu’il n’aurait pas voulu montrer. le thé,  le café, le jus de fruit, les toasts, la confiture, et ces trois gâteaux ronds et blonds montés sur pied, de gros champignons , parsemés de fétus blancs, et d’où sortaient à deux endroits différents de petits cônes, repérables pour des pointes d’ananas, le tout ayant suffisamment d’irrégularités pour avoir été fait sur place, même si la cuisson n’était pas récente.

Des muffins ! Nelly émit un petit rire : «  Tu cuisines donc? »

-N…Si, Guillaume la regarda bien en face comme pour relever un défi.

Il eut le temps de servir, nerveux et un peu blessé, de servir Melchior qui voulait prendre comme lui du thé avec du lait, et le boire à l’aide d’une paille, et , bien sûr, Guillaume en avait des pailles, et , bien sûr, il avait réussi partiellement à pacifier le petit adversaire. Ils eurent une sorte de conversation à propos du sucre en poudre, Melchior avait l’habitude d’en voir en morceaux. Puis il saisit une des pivoines et répandit des gouttelettes sur Nelly qui pensa avec humeur qu’elle n’achetait jamais de fleurs. Elle commença à dire «  Lorsque Melchior est né… », Guillaume l’interrompit : « nous n’allons pas parler de toi comme si tu n’étais pas là. » .

On ne sut pas ce que Melchior en pensait : Guillaume eut tout d’un coup l’air oppressé, comme si une créature invisible l’attaquait, une de ces créatures malfaisantes de qui l’on ne repère la présence que lorsqu’elles se jettent sur leur proie. L’air se refusait à lui, on lui avait passé une corde autour du cou, et un étau lui comprimait la poitrine. L’ennemi intime ne lui inspirait rien d’autre qu ‘une injonction peu aimable : maintenant que t’as procréé, t’as plus qu’à crever.


 

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Guillaume W. 44 la grande surprise de Guillaume

Un matin chaud et orageux, après avoir tempêté Beethoven une partie de la nuit, et vaguement sommeillé sur le canapé, Guillaume s’approche de la fenêtre, entre deux arbres, le fleuve clapote en dessous d’un cumulus anthracite, gros chou-fleur qui menace de crever.

La rue est déserte, la chaleur étouffante, il prend la bouteille de lait le journal  et une lettre.

Andrew qui lui écrit de rendre le logis ?

Déguisé en laitier ou en facteur embusqué derrière la porte, il l’attend.

Guillaume  se force à rire de sa nervosité, sursaute : l’écriture sur l’enveloppe lui est familière mais ces lettres plutôt grandes belles bien formées,  ne sont pas les illisibles gribouillis d’Andrew. Le déchiffrer requiert de la patience et des dons de divination. Guillaume se souvient avoir essayé de l’imiter, dès l’enfance, s’appliquant à écrire mal, persuadé que ce « mal » était un signe d’intelligence. Il a imité, envié, jalousé Andrew, fardeau aimable et infaillible.  Il ne veut plus de ce modèle.

Arrivé dans le séjour, essoufflé d’avoir monté les marches à toute allure, sans raison particulière, il chasse Andrew de son esprit, enlève la capsule de la bouteille, et recueille la crème dans le goulot à l’aide de son index gauche.

Ce n’est pas Andrew,  c’est  Nelly.

Tremblant d’excitation, il relit son nom sur l’enveloppe. Une lettre de Nelly. Leur dernière entrevue. D’autres scènes plus anciennes auxquelles il pense parfois.

Même vivant avec Song, il a cru plusieurs fois  l’apercevoir dans la rue, saisi par l’égarement et l’anxiété que causent la réapparition éclair d’images troublantes qui vous arrachent au présent.

De temps à autre les voilà réunis en rêve, une entrevue fortuite, équivoque, voluptueuse, une rencontre dans un autre monde, à l’occasion d’un voyage, étreinte d’une intensité suffisante pour épuiser toute une vie en quelques instants. Il se plait à ces rêveries, nullement prêt à affronter la réalité d’un message de la véritable Nelly.

Il allume une cigarette  à peine quelques bouffées tirées  la tête lui tourne. Il part dans la cuisine faire chauffer la bouilloire, la lettre toujours en main. Pas assez bien portant pour lire une lettre de Nelly. Mieux vaut se rendre dans son atelier pour… mais la chaleur aidant, il ne supportera aucune odeur de peinture. Il n’ose pas non plus déposer la lettre, comme si elle avait le pouvoir de disparaître en quittant le contact avec sa main. Le nom et l’adresse mentionnés au dos de l’enveloppe, une adresse inconnue de lui, le nom d’une ville le code postal, 95.

Il  opère lentement, comme si l’enveloppe souffrait qu’on la fendît. Plusieurs feuilles de papier grand format apparaissent, du papier à lettre finement côtelé, d’excellente qualité. Une petite photographie s’en échappe, s’immobilise sur le sol, pudiquement retournée comme une carte maîtresse. Pourquoi lui envoyer sa photo ? Le cœur lui manque : une mutilation, une maladie incurable, des adieux appuyés par une image de déchéance.

 «  lorsque tu recevras cette lettre, je ne serais plus…chaque fois que nous nous sommes rencontrés, tu ne m’as pas reconnue et chaque non-regard m’as un peu plus défigurée, effacée ».

Voilà les mots que, dans son égarement, il voit déjà écrits, dont il ne sait d’où ils viennent, mais il ne saurait y en avoir d’autres. Fouillant dans les souvenirs il ne saisit que des détails et des visages brouillés.

Ils se sont manqués.

Regarde-la donc cette photo !

 … rien d’effrayant : deux yeux marrons, un visage mince et pensif encadré de cheveux blonds, une chemise écossaise… rien de monstrueux. Pas du tout une femme. Un petit garçon.

Mais ça veut dire quoi ? Elle a eu un enfant et elle va bientôt mourir : une catastrophe a eu lieu, c’est pour cela qu’elle me recherche à nouveau.

 

Vive et acérée, l’écriture n’est pas celle d’une personne malade, mais des taches un peu trop nombreuses maculent le papier, le stylo fuyait, serait-elle morte en couches ? Qui, dans ce cas, écrit, en osant l’imiter ?

 « Tu trouveras dans l’enveloppe une photo ; celle de Melchior qui est ton enfant et ton fils en même temps que le mien. »

« La manière dont nous vivions ensemble Se fréquenter et se laisser libre : j’ai voulu croire que c’était la meilleure solution.

Tu ne m’as pas laissé le choix.

 Lorsque j’ai commencé à travailler en 1973, je me suis dit que je pouvais dorénavant m’occuper d’un enfant Guillaume ramasse la petite photo tombée encore une fois à terre, gagne la cuisine à grands pas, enfonce l’interrupteur de la bouilloire électrique, empoigne un sachet de thé dans la boîte, avec de tels gestes qu’elle va culbuter à l’autre bout de la pièce. La bouilloire entre en ébullition, et Guillaume s’agite et s’échauffe à l’unisson. Il entend un claquement sec, et s’exclame tout haut avec colère. Comment a-t-elle pu ? Sans dire un mot, sans rien dire, pendant  des années?

Guillaume retourne dans le séjour, avec un bol plein, ayant eu le temps d’en casser un premier. Qu’est-ce qu’elle raconte ? Pourquoi moi ? Est-ce qu’il me ressemble ? La gorge desséchée, il boit lentement, allume une cigarette, qui, cette fois est la bienvenue, aspire avec fureur, le poison aimé et reprend sa lecture. Ou plutôt recommence au début.

 Jamais elle n’a parlé d’avoir un enfant.

«  Lorsque je t’ai rencontré, j’avais fait l’expérience de la goujaterie masculine et il n’était pas question de me soumettre aux services sexuels et à la reproduction de l’espèce. »

Aussitôt qu’il lui arrivait de se trouver des attraits, elle en déduisait être le genre de beauté vulgaire qui plaît à la quasi-totalité de la gent masculine, et flatte ses bas instincts. Ça, je le sais, ce n’est pas vraiment sa faute, le père, cet espèce de grand clown osseux qui se faisait friser les cheveux, bronzer la peau, et appeler Jack, qui ne cessait de l’humilier, de lui pincer les fesses, de lui faire des compliments ignobles dès qu’elle a eu dix ans, sa mère qui fermait les yeux, mais toi qu’attends-tu pour les ouvrir ?

Jusqu’à ce qu’Andrew me dise qu’elle l’avait entrepris lors d’un séjour à Paris et qu’il n’avait pas donné suite. Ce pauvre Andrew qu’une femme charnellement développée effarouchait.

Elle avait décidé, il me semble, que j’appartenais à une engeance particulière, ni saint-nitouche ni soudard que je la regardais avec d’autres yeux, et aussi, forcément que je lui faisais l’amour avec un organe différent des autres. Je le croyais, comme elle, et même davantage et je devais le lui prouver …. Avec les autre filles, je me conduisais comme un salaud, je ne pouvais faire autrement, avec mon autre sexe, l’inférieur, une simple bite, dégueulasse, aveugle, ignoble.

« Cette pensée qu’avoir un enfant de toi ce serait obtenir de toi ce que tu ne me donnais pas et ne pourrais pas me reprendre .Je n’avais pas l’intention de te le dire. Tu n’en aurais pas voulu, tu aurais cherché à me dissuader, puis tu aurais cessé toute relation avec moi.

En dehors de ces évidences, il était très important que tu ne le sache pas.

Le processus s’est mis en route, fin mars ou début avril 74. Nous étions dans les Cornouailles. C’est dans un de ces petits hôtels, peut-être le jour que j’ai trouvé cette Bible, je trouvais cela tellement bizarre, une Bible dans une chambre d’hôtel, je n’ai guère voyagé, et en France, il est impensable que ce type d’objet traîne dans des lieux publics !  Je la croyais oubliée par un ecclésiastique, et ma réaction t’a fait rire. Tu m’as lu des passages avec talent. »

Ah, oui, ce jour là ! Je lui ai lu la Genèse. Avec emphase. Je me trouvais assez doué, pour la comédie, pas pour la prédication. On a beaucoup ri on s’est violemment excité. Même le lendemain, nous n’étions pas rassasiés des Ecritures, ni du sexe.

 Adam et Eve n’étaient pas le premier couple biblique à nous accompagner.

 J’espère, mais comment être sûr,  qu’il nous est arrivé de prendre du plaisir sans le soutien de quelque transgression imaginaire ou réelle !

 

« Peu avant sa naissance, en décembre, j’ai voulu réellement que tu sache. Ta famille m’a appris que tu vivais en couple, Que trois mois à peine après notre séparation, tu avais rencontré une fille et que tu vivais avec elle comme tu n’avais jamais voulu le faire avec moi en six années de fréquentation : partager le quotidien, l’écoulement des jours, pas seulement des vacances et des fins de semaine. Tu n’attendais, semblait-il, que d’être débarrassé de moi pour vivre ta vie ; il ne me restait plus que Melchior ( Je l’avais appelé ainsi à cause de l’ »Eveil du Printemps »)

J’ai toujours parlé de toi à Melchior comme si vous alliez vous rencontrer un jour. Je le souhaite maintenant.

Guillaume pose la lettre, ses mains tremblent. L’enveloppe tombe, et la ramassant, il observe le minois de l’enfant, Mic…Melchior ? Elle aurait pu l’appeler Gaspard ! « Je suis venu calme orphelin/ Riches de mes seuls yeux tranquilles / vers les hommes… »

L’Eveil du Printemps ? Il ne connait pas mais le titre lui suggère leurs premières rencontres, celui qu’il était alors, un gamin qu’elle a dépucelé.

 

A nouveau la colère le prend. Puis une vague de souvenirs précis, concrets, violents.

 Il observe le petit garçon blond qui mordillait sa lèvre inférieure, de grands yeux, sur un fond neutre. Elle n’a pas envoyé de photo genre la mère et l’enfant, pas davantage un cliché de lui en train de jouer à la maison. C’était quoi la maison ?

Il observe la photo encore et encore, cherchant plutôt qu’une ressemblance, un détail probant.

 

Avoir un enfant de toi, ai-je pensé, ce sera obtenir de toi ce que tu ne donnes pas, et tu ne pourras pas me reprendre.

 Elle l’aime. Au point de croire qu’il y a-quelque chose à donner et à prendre. Au point de faire une folie.

Ou a-t-elle attrapé un gosse, perdu le père, et veut le lui faire endosser ?

 Un cliché pris chez un photographe, une image impersonnelle. Quelques taches de rousseur, il ne sourit pas, l’air ennuyé et maussade. Au moins ne prend-t-il pas la pose.

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Guillaume W. 43 L'aventure continue

 Au début de cet été 1978, Guillaume vit seul dans la maison que son cousin Andrew lui a prêtée trois ans et demi plus tôt, lorsqu’il est parti dans sa famille paternelle, après sa rupture  avec Nelly.

 

Pendant son séjour il a rêvé tout éveillé dans des amphis, dans des classes de mômes et d’ados, devant un comptoir de vente, dans un lit auprès d’une belle insomniaque. Il  peint et dessine des créatures. Qui ne lui rapportent ni succès, ni estime, ni honneur, à peine un peu de satisfaction personnelle.

 Son départ a mis Mathieu en difficulté. Ne pouvant pas obtenir d’emploi fixe, son ami comptait sur lui tantôt pour la nourriture, tantôt pour le logement.  

Guillaume lui a envoyé de l’argent...que Mathieu n’a pas accepté.   Il s’est fâché avec lui aussi, et n’a plus de nouvelles. Sans compter Andrew qui s’est mis avec Song et veut reprendre son logis. Guillaume n’est pas résolu au départ et continue à expédier chaque mois à Andrew la somme convenue pour le loyer.

Affreuse comédie que tout cela.

 

Pour retrouver le calme et  occuper la solitude, il s’exerce au piano. Andrew lui avait dit qu’il était désaccordé, impraticable, sur un ton léger mais insistant. Il lui déplaisait que Guillaume en use aussi bien pour s’entraîner sur des partitions classiques, que pour jouer du jazz ou simplement plaquer des accords pour chanter des airs populaires.

Guillaume éprouve autant de soulagement que d’anxiété à se servir de l’instrument en profanateur.

Depuis quelque temps, il souffre aussi d’une hantise des images, plus spécialement des visages quelque soit le traitement où le support observé. Les visages lui sont autant de figures grimaçantes, hostiles, bouffonnes, il les esquive. Toutes les images qui l’attiraient, le fascinaient depuis l’enfance, l’agressent violemment.  Et même la pensée que l’on peut tremper ses doigts dans n’importe quelle substance, étaler, salir des pinceaux, et des toiles est devenue ignoble. Sale, puéril, cruel. Que l’on puisse faire des mélanges avec des produits douteux, se tacher soi-même, souiller des toiles avec ses infamies, il en supporte difficilement la pensée, même si sa répulsion ne s’étend pas à ses productions personnelles, pour autant qu’il soit en train de les réaliser. La pensée s’oppose au geste mais ne fait que le renforcer. S’y adonner lui procure même un soulagement et augmente son dynamisme et son ardeur au travail ; jamais il ne s’est senti aussi proche de cet art qu’un mouvement contraire en lui condamne.

 Ces accès de dégoût et d’hostilité devant ce qui s’expose, son désarroi envers les regards des images (elles le regardent presque toutes avec divers degrés d’intensité, l’envahissent lui sautent à la gorge) ne se manifeste qu’à l’encontre de produits finis. 

Il ne renonce pas à son activité. Mais ne cesse de s’étonner.

Pourquoi ce monde autre, ne le surprend-il qu’à présent, et comment peut-il en parler raisonnablement depuis deux années qu’il donne des cours d’initiation artistique ?

Il sait que des interdits ont pesé sur la production des images et qu’il peut en avoir hérité mais pourquoi cette répulsion subite à la vue de quelques visages grimaçants et bouffons, de lèvres gourmandes, d’étoffes et des draperies, de bimbeloterie, de baisers lépreux.

Le Joueur de luth de Hals, et ‘l’allégorie de l’Avarice de Dürer.  Qui l’un et l’autre s’imposent à son esprit avec une acuité particulière. Dans ces visions, ils se moquent de lui et désignent tous les autres tableaux comme s’ils en étaient les représentants, et le bouffon semble dire, en hochant la tête « voyez ce qu’est le monde : une grimace ».

Effarante comédie que tout cela.

On dirait qu’il a le même regard que celui d’un enfant. Outre son étrange hantise pour les images et les visages représentés et surtout peints, qui singent ou révèlent plus que jamais le monde d'une façon dérangeante, il est assez mal en point physiquement, tousse, crache, éternue à la moindre occasion, à la recherche d'un soupçon d'air. Il sait que sa hantise est une étape durable sur un chemin, et se dit parfois que ce couple devenu gênant le Bouffon et L’Avarice doivent être des représentations peu ragoûtantes de ses géniteurs.

Le tableau auquel il a autrefois pensé à propos de Nelly et lui, le Noli me tangere qui fut pour eux une expression préludant à l’érotisme, celui-là qu’il avait tenté de copier adolescent, échappe à son animosité anxieuse, et il possède une collection secrète de petites reproductions de la même scène interprétée par des artistes variés.

L’aventure continue.

 

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Guillaume W. 42 Départ de l'intrus

Presque grand jour !

 Nelly accueillait favorablement les soins dont elle était l’objet, lorsque la porte s’ouvrit sans hésiter sur l’enfant qui bondit sur le lit tel un météore vivant, pour se lover entre eux. La jeune femme entendit son hôte s’exclamer : « Tu parles d’un emmerdeur celui-là ! » et acquiesça avec conviction.

Puis elle se dressa toute droite, prit l’enfant dans ses bras et enjamba le corps étendu auprès d’elle pour sortir du lit.

Toujours sous l’emprise de sa toquade pour les vêtements masculins, elle portait un pyjama rayé « Grand-père », c’était là l’intitulé exact du vêtement que Mathieu l’avait vu admirer sur le catalogue avant de le commander. Ce vêtement avait une poche sur la poitrine à droite, avec pour concession à la féminité que la moitié des raies étaient roses.

Au toucher, la texture était pelucheuse, et les boutons difficiles à enlever.

Il se rendit à la cuisine pour y moudre du café et préparer le Van Houten, maugréant contre le pyjama, l’enfant, la femme et lui-même.

De la salle de bain jaillirent bientôt des éclats de voix, des cris joyeux et des clapotis. Il s’y rendit : tous les deux occupaient la baignoire sabot, ce qui leur laissait peu de place à l’un comme à l’autre, et elle le serrait contre son sein. Ils ne pouvaient s’asperger, et elle lui caressait la peau à l’aide d’une petite éponge. N’importe qui les eût trouvés charmants, eût admiré le spectacle. Mathieu, lui, ne trouva rien de mieux à dire que : «  Tu ne devrais pas te baigner avec lui ».

« Devrais-je enfiler un maillot de bain? riposta Nelly.

Il ne daigna pas répondre, mais restait là à attendre, devant la baignoire, raide, tendu.

Melk l’observait avec intensité.

« Jamais Guillaume ne m’aurait fait cette remarque », regretta-t-elle, troublée.

 

 Bien sûr que si.

Mathieu, se souvenait de Guillaume énonçant ce qu’il ressentait à propos de nudistes, qui cultivaient la mauvaise foi en ignorant les émois qu’ils pouvaient faire naître ou ressentir, en se réclamant de mots tels que le naturel, l’hygiène mentale, quand ce n’était pas la vérité elle-même qui se trouvait convoquée.

 

Nelly avait perdu tout entrain. Elle enjamba la baignoire décrocha un peignoir de bain. Guillaume n’était ni pudibond ni rigoriste, lança-t-elle.

 Melk, posé rudement à terre, trépignait au milieu d’une grosse flaque. Nelly éclipsée, Mathieu revêtit l’enfant de son petit peignoir-éponge à capuche et le frictionna, tout en murmurant des paroles d’apaisement, promettant des jeux, une promenade, et disant qu’un bon déjeuner l’attendait.

 Mathieu avait encore servi de remplaçant à Guillaume, de doublure.

 Un inconnu l’aurait fait oublier à Nelly, mais comme par un fait exprès, elle ne nouait de liens intimes qu’avec d’anciens amis de lui.

Il s’assit à table et commença à dévorer tout ce qu’il trouvait, plusieurs toasts à la suite, deux bols de café. Nelly l’observait avec une question muette.

Melk ne voulait plus de son cher biberon de Van Houten.

«  C’est sans importance, à trois ans passé » estima Mathieu la bouche pleine.

Contrariée, Nelly versait le contenu du biberon dans un verre. Les joues rosies par le bain la colère, ou la confusion, elle secouait la tête bien sûr, tu as raison. Et ses boucles d’oreille, ses feuilles d’or, comme elle les appelait, remuaient à l’unisson. Le soleil s’en mêlait qui les faisait étinceler. Le cadeau de Guillaume. Le plus visible, après Melk.

Le petit déjeuner avalé, il disparut en direction de la chambre.

Une demi heure plus tard, il était de retour avec son sac plein à craquer, vêtu comme pour affronter un printemps revêche. Nelly ne disait rien et Melk cherchait à le retenir, ou voulait l’accompagner. Il boit dans un verre, c’est bien, dit Mathieu qui l’embrassa, lui dit adieu, et, questionné sur son retour éventuel, lança : « Mon temps est révolu » en baissant les yeux.

Nelly éclata d’un petit rire sarcastique.


 

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Guillaume W. 41 Le Pont Wilson

A Tours, le pont Wilson s’est effondré dans la Loire.

 

La belle Nelly emportée par les flots vengeurs… ses longs cheveux ondoient, son visage congestionné apparaît … Guillaume nage bien,  mais seulement dans les piscines. Sur le pont, il a dansé le rock et la valse, traînant à sa suite une Nelly maladroite, peu encline à ces jeux.

Et plouf !

-Cesse de taper avec ta cuillère,  crie t-il, déchirant la brume, ne vois-tu pas  que j’écoute ?…

 L’enfant  pose violemment son biberon et asperge la table.

 - Le monsieur qui est dans la machine ?

 Mathieu se reprit : «Oui, moi je continue à croire qu’il y a un mec dans l ’appareil ».

 

Mathieu  qui les espionne à la jumelle, a tout vu, et appelle les secours. Nelly aura sauvé sa peau, sa robe blanche et sa ceinture dorée. Elle qui n’aime pas le blanc. Guillaume sera victime de la plus terrible crise que son corps, et les eaux glacées ne lui aient jamais infligé…

 

Ce matin, avant de partir, elle s’est affublée de vêtements masculins : pantalon gris clair à rayures blanches et gilet d’homme assorti. Chemise, cravate, cheveux flottant.

 

- Je ne suis pas ridicule ?

- Tu es belle.

Silence réprobateur.  Il l’avait offensée.

Lui dire qu’elle était belle même avec cette voix un peu sourde et distraite ça passait les limites.

Et puis il mentait. Le costume d’homme ne convient pas à ses formes pleines. 

 

Le pont existe depuis le dix huitième siècle, grâce aux travaux d’un architecte nommé Mathieu Bayeux…

Un soupir échappa à Mathieu, sans doute venu d’une autre passerelle, qu’il n’avait jamais empruntée non plus. Son curriculum vitae se déroula sous ses yeux, avec la mention xxx en bas à gauche du document, puis apparut le visage mince, réfléchi, les lunettes rondes de l’homme à qui il s’était présenté deux jours auparavant.

 Il commença de peler une orange pour Melk qui produisait des bruits figurant la chute du pont.

 L’enfant reprit son biberon de Van Houten, et ses allers et retours de sa chambre au living d’où il transposait quelques objets personnels.

 Mais y avait-il réellement des victimes ?

A présent, on parle de l’enlèvement d’Aldo Moro par les Brigades Rouges. Vu son nom, Mathieu ne donne pas cher de sa peau …Pourquoi les Brigadistes n’avaient-ils pas exécuté un Méchant ? Quel est leur l’argument? Les Brigades Rouges, des maoïstes recyclés en vrais terroristes, d’antiques staliniens, des tueurs sans gages, des justiciers, des canailles ?

 

 

Il  va chercher le courrier sous la porte, constate avec angoisse, que ses entretiens pour se faire embaucher dans des bibliothèques municipales n’ont  pas porté leurs fruits.

« Je ne suis pas pris » dit-il à Melk.

Pas pris. Pas vu, pas pris. Pas mordu à l’hameçon.

 

J’ai joué le jeu, s’auto-plaide Mathieu. Il a longuement développé son amour du catalogage, de l’estampillage, du prêt, du classement, son enthousiasme pour les diverses manières d’occuper les

enfants

du centre aéré, les centaines de photocopies à faire pour les élèves, les relations avec les usagers… et il a invoqué une telle soif de contacts humains ! Il a dit aussi qu’il aimait donner des conseils de lecture, les usagers en demandaient davantage qu’autrefois. Qu’il aimait faire les comptes-rendus des ouvrages  il a montré ses propres travaux.

Mais au final, il a une bonne présentation, est plus que ponctuel, travaille convenablement seul, mais mal en équipe, n’a ni esprit d’initiative, ni aptitude aux responsabilités, ses capacités relationnelles laissent à désirer.

 

 

Le nettoyage des côtes bretonnes, envahies par la marée noire, se poursuit tandis que le sinistre flux continue de progresser… on demande du renfort, des bénévoles. Partout où l’on propose du travail, ça ne paie pas. Ni le crime, ni les bonnes œuvres.

 

Il jette un coup d’œil dans la chambre de Nelly, dont il est le gardien provisoire. On y sent une eau de toilette citronnée, Yardley English Fine Cologne qu’elle a choisi pour son intitulé qui lui rappelait Guillaume. Elle hume des symboles, plus que des parfums.

Le lit est jonché de livres, agendas, cosmétiques, flacons, tasse, plusieurs dossiers de  manuscrits  amorcés.

Elle aime à séjourner sur sa couche, y faire à peu près tout : boire, manger, lire, écrire, dormir…

Sur le petit bureau s’empilent des supports de cours, des copies d’élèves. La première du tas : « Huit-Clos, scène VII… » annonce une belle écriture nourrie et moelleuse. La deuxième copie répète la même chose d’une écriture fine aiguë et tremblée. A l’examen final, il y a vingt huit fois Huit-Clos scène VII.

Mathieu s’ennuie.

 Nelly ne l’autorise pas à corriger ses copies, même une simple faute, ni à  préparer des cours.


 

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Guillaume W. 40 Un quart d'heure sur un banc

Devant la pièce d'eau jaune et verte qui reflète le feuillage des conifères et les rayons du soleil, on entend les cris des oiseaux qui s'envolent brusquement effrayés. Des canards gris filent le long de l'eau. Nelly s'est perdue dans les allées ombragées de grands arbres .le temps est très clément pour la saison. Elle a dépassé le restaurant : goûter pour huit francs.

Melchior est à l'école. Nelly remâche sa déception à la réponse de l’institutrice quand au comportement de Melk : «  Il suit le mouvement ».


Vivement contrariée, elle entend ce «  il-suit-le-mouvement », qui ne laisse rien présager de bon. Un élément de troupeau vaguement consentant, qui ne se distingue pas. Mais il ne regimbe pas pour aller en classe, même si les commentaires qu’il fait de ses journées sont laconiques.  l’école. Souvent, elle se dit qu’il doit être persécuté et le tait. L’orgueil, à trois ans, ça existe

Mathieu avait travaillé autrefois, dans une imprimerie, non loin d’ici où on embauchait assez souvent les étudiants. Il devait détester le job, quitté au bout de six mois : ce Parc il devait s’y rendre pour oublier et en avait gardé un bon souvenir.

A petits pas, elle descend la grande étendue d'herbe en pente douce, s' assoit sur un banc, observe les tilleuls devant le lac, aperçoit là-haut, une forme habillée en bleu mouchetée de gris qui court sur le pont métallique.

 
Mathieu lui a demandé de venir là, devant le lac, juste au moment de l'ouverture en somme.
Il est en retard, bizarre ! Un homme aussi anxieux que lui est toujours ponctuel, se met même en avance. « Il est capable de se perdre dans un endroit qu'il connaît. » disait Guillaume. Non. Le voilà.

Mais … il y a sûrement un malentendu. Il se montre très entreprenant. A peine un bonjour, il l'enlace et il lui ferme la bouche qu’elle ouvrait pour protester, ou plutôt y insère tout ce qu'il a à dire sans mots mais non sans ferveur. Un baiser long, ardent, précipité. Il la prend dans ses bras,   se dévergonde toujours plus et tout en lui mangeant à nouveau les lèvres, une main descend dans son soutien-gorge.  Attention, ne le repousse pas violemment, Mathieu, il est tellement sensible, un rien le ferait sauter par-dessus un pont suspendu. Elle a toujours cru cela même si Guillaume disait «  Mathieu ne tuerait personne même pas lui ». Et il profite de son hésitation, de son embarras, pour lui caresser les seins, veut dégrafer le soutien-gorge, tire dessus, on ne se gêne pas.

On va nous voir, réussit-elle à souffler. Se conduire comme un voyou maintenant qu'il a vingt-cinq ans ! Justement, dit-il c’est mon anniversaire. Il ne craint plus rien : ni de lui faire sentir son souffle précipité, ni son sexe durci.   Elle éprouve  un vif plaisir qu'elle tait. Et si un gardien survenait ou un promeneur matinal, alors qu'on en est à fouiner de plus en plus bas ? Mathieu ne lui répond plus, la met à l'aise dans le vent frais, la couche sur le banc. Ils prennent même un tout petit peu leur temps comme on peut le faire dans un jardin public à l'ouverture, malgré la rosée matinale qu'on ne sent plus..

Un quart d'heure plus tard, ils se reposent exténués sur le banc. Le temps d'un sein nu entre deux chemises.

Essoufflés et quelque peu titubants, ils avancent jusqu'à une cascatelle qui forme un rideau devant une grotte. Entre des rochers noirs, une mare d'eau une fraîcheur très sombre accueille les amants d'un quart d'heure.

Enfin, se dit Nelly, j'aurais peut-être mon mot à dire à présent. Et Mathieu qui demande,  sérieux.

-Est-ce que ça t’a plu?


je ne t'aurais pas laissé faire si ça ne me plaisait pas… comme sur un banc par une matinée d’hiver très douce. Comme le printemps. Mais Je suis venue…

-Oui, je sais. Pour parler de Guillaume. Comme d'habitude.

 

De gros cygnes noirs à becs rouges passent et Nelly les observe, ils sont laids, leurs cous sont épais, tandis qu’elle écoute Mathieu déplier sa misère.

 

Le banc, c’est parce qu’il n’a plus de domicile, il est parti.

Montrant son sac à bandoulière qu’il a laissé à côté de lui, j’ai fait ma valise.

Son sac, toujours le même depuis qu’elle le connaît. Son sac, toujours plein à craquer.

Son sac, il l’emmenait tous les matins, au lycée, avec le nécessaire pour survivre. Depuis toujours, il cherche à quitter un domicile qui n’est pas le sien.

 

Mathieu complète son explication : il ne peut se loger nulle part pour le moment, n’ayant que des indemnités de chômage pour vivre, et on ne loue pas aux demandeurs d’emploi.

« Bien sûr, je vais te dépanner, lui dit Nelly. Quelque temps. Je suis surprise que Guillaume ne l’ait pas fait.

 -Il … m’a répondu à une lettre que je lui avais adressée de me construire une nouvelle vie, et m’a envoyé de l’argent pour me tirer «  de là ».

-Combien ?

-Cela ne te regarde pas ! Je ne pouvais pas partir, avec cet argent, tout au plus aurais-je vécu quelque temps dans un hôtel minable.

 - Lui as-tu renvoyé cet argent ?

-Non. C’est tout ce qu’il pouvait me donner. Le seul langage qui lui restait. Je lui ai seulement renvoyé quelques mots assez vifs… et … tout est fini.

Il lève les yeux sur le pont en pierre et sa rambarde en haut de la falaise grise.

En bas, les promeneurs commencent à arriver. De vieux messieurs en cardigans, à côté d'eux, parlent d'automobiles, prétendant faire de la vitesse. La première classe verte de la matinée arrive, bruyante, en compagnie d'institutrices qui suivent les

enfants

avec peine.

-Je voulais te demander, dit Nelly, moi aussi j'ai une requête, comment ferais-tu? Il faut que je prenne contact avec Guillaume, et ce n'est pas facile."

-C'est à propos de Melchior?

-Oui.

- Qui est le fils de Guillaume, si j'ai bien compris.

- J'aime Guillaume je voulais vivre avec lui et avoir un enfant de lui. Je lui ai proposé au moins de vivre ensemble. C'était non, toujours non. Il ne m'a laissé que des miettes. Comme pour ces canards que tu vois se précipiter là sur de misérables morceaux de pain. Il prétendait que nos deux façons de vivre étaient trop différentes. Nous n'allions nous rencontrer que sexuellement.

-Si l'on peut dire que c'est une façon de se rencontrer. Tu lui as fait un enfant dans le dos. »

Nelly riposte :

 « Je trouve cela normal d'avoir un enfant de l'homme que l'on aime, que cela lui plaise ou non.

 

-Ecris-lui. Dis que tu t’es trouvée enceinte lorsque vous avez rompu. Juste après, tu as appris qu’il allait se marier.

-Est-il vraiment marié ?

 Mathieu secoua la tête : «  A présent ? Je n’en sais rien.  Son père ne ratait pas l’occasion de suggérer une noce imminente.

 

 Pour la centième fois elle demande des précisions à propos de Song.

« C’est une jeune fille qui enseigne la langue de son pays. Elle suit des cours de danse, aimerait devenir artiste. Toute sa famille est restée en Thaïlande. Elle est un peu timide, facilement bouleversée, très affable, très cultivée ».

Mathieu ajoute que M. Wilson s’était montré enchanté de cette union, et même il a manifesté une certaine naïveté. Comme si la fille était une princesse orientale ! Que Guillaume avait décroché le gros lot !

M. Wilson, qu’on avait toujours connu socialiste, défendant les droits du peuple, était devenu complètement gâteux dès qu’il avait connu Song.

- Mais Guillaume, lui ?

-Guillaume était très amoureux, dit simplement Mathieu. Il m’a dit qu’elle inspirait l’amour plus que le désir.

- Quoi ??

Mathieu ne sait rien de plus.

 

 Nelly observe mieux les cygnes. Ils sont lourds gras, patauds. Ce ne sont pas des cygnes. Tout au plus des dindons ou des jars qui ont copulé avec des cygnesses.

 

 

 

 

 

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Guillaume W. 39 Melchior et Moritz

" Comment s’appelle-t-il?".

Nelly répond qu'il s'appelait Melchior, qu'il a trois ans.

" Melchior? Répète Isabelle d'un ton interrogatif. C'est un nom de roi mage!"

-A vrai dire, ce n'est pas du tout à cela que j'ai pensé. Pas consciemment en tout cas."

Mathieu entre dans la pièce principale, dépose une théière ronde en terre cuite et des tasses un petit pot assortis. Ils possèdent un service d’une belle simplicité. Entre eux ça a l’air tellement complexe.

" Melchior? " dit Mathieu à son tour, et cette fois il la regarde.

" Oui. Nelly parle de " L'Eveil du printemps" qu’elle a vu jouer. En octobre 74, deux mois avant son terme. Elle s’est passionnée pour le personnage de Melchior.

Mathieu n’a pas vu le spectacle. N'ayant lu que le texte de la pièce, et, contraint ou plutôt désireux d'imaginer quelques bribes de décor, il avait placé le cimetière de la dernière scène dans le jardin de la propriété de ses grands-parents, la partie basse derrière la grille de séparation. C'était injuste d'ailleurs, et son grand-père aurait fait une de ces têtes! Le théâtre, hélas, il s’en fichait. Malgré tout, son jardin n'avait rien d'un cimetière, plaisante Mathieu. qui s’égaie jusqu’au rire.

- C'est fréquent, estime Nelly, contente de l'avoir mis à l'aise d'une façon tellement imprévue, de mettre en scène une œuvre de fiction , dans un lieu qui nous est familier., en dépit de descriptions qui ne correspondent pas.. On peut se demander pourquoi tel lieu surgit alors de l'esprit pour faire plus ou moins les frais du décor.

 

-Oui, ça a bien commencé ainsi, poursuivit Mathieu. Melchior sautait le mur du jardin de mes grands-parents, venant du champ du voisin. Moi même, je n'ai jamais fait le mur. Ni dans un sens ni dans l'autre.

 

-Ah, bon? dit Nelly en riant.

 

-Non; un petit village de trois cents habitants morne et assoupi sur lui-même, les bords de l'Heur, la Normandie pluvieuse, rien que des fermiers et des vaches alentour, pourquoi faire le mur? Le fait est que cette ultime scène se déroule près du mur. C’en est presque hallucinant.

 

-Et l'Homme masqué, était-ce ton grand-père, dans ce cas? Nelly est contente de se sentir un peu à l'aise, elle plaisante aussi, reprend du thé, boisson qu’elle ne prise pourtant guère.

La poupée de Melchior sillonne la pièce à bord du camion extrêmement bruyant et sujet aux accidents.

Mathieu se réjouit que son beau-frère ne soit pas avec eux à dire à ce bel enfant : « Eh bien mon pote, tu trimballes une gonzesse dans ta caisse, Tu la mates ? » Nelly serait partie, offensée.

-Qui est cet Homme masqué? demande Isabelle, comme si elle s'attendait à voir arriver quelqu'un.

Les deux autres rirent de bon cœur: On ne peut pas te le dire puisqu'il est masqué justement!

Mathieu se demande, lequel des deux garçons, il serait, si.

-Je n'ai pas tout à fait compris dit-il,  pourquoi l'Homme masqué est si dur avec Moritz. Ni pourquoi il ne l'influence pas pour le faire revenir à la vie. Il n'intervient que pour sauver l'autre.

 

- Moritz est tellement persuadé d'être dans le vrai: il serait difficile d'agir. On veut aussi montrer qu'il existe des actes irréversibles. Que l'Homme masqué ne représente pas le pouvoir, mais seulement certaines interventions réalisables…

-Si je comprends bien, coupe Isabelle, vous avez donné à votre garçon le nom d'un mort.

 

-Mais non, riposte Nelly, c'est exactement le contraire. Je vais vous expliquer.
Pour résumer, il s'agit de deux personnages qui ont connu maintes épreuves avant d'aboutir à la formation de leurs personnalités .Au dénouement, l'un, c'est Moritz choisit d'habiter le royaume des morts, (elle eut un petit rire) symboliquement bien sûr, et sa morale s’énonce comme suit:" La conscience apaisante de ne posséder rien"; l'autre, Melchior, se retrouve parmi les vivants, il connaîtra " le doute éprouvant à propos de tout".

 

- Et vous me dites que vous préférez la deuxième solution! Je ne peux y croire. " La conscience apaisante de ne posséder rien", me paraît être une forme de sagesse. J'y souscrirais volontiers.

- C'est vrai, je n'aime pas la sagesse, avoue Nelly.

- On s'ennuie chez les morts, ajoute Mathieu.

Ils finissent leur thé, ainsi que l’abondance de gâteaux choisis par Melchior, qui mange avec appétit une friandise à la crème qu’il appelle un «  Paris-londres »

" Tu vois Guillume quelquefois?"

Tout à fait rembruni, Mathieu lui dit n'avoir plus de nouvelles depuis longtemps.

Comprenant qu'il était temps de prendre congé, Nelly réfléchit à sa requête.

Elle s’attarde avec son fils sur le seuil de la porte où Mathieu seul les a accompagnés. Très vite, dans un souffle, Mathieu lui donne rendez-vous au Parc le lundi matin à huit heures devant la pièce d'eau.

 

La porte à peine refermée, Isabelle explose :" Tu oses faire venir, une ancienne maîtresse que tu connais depuis le temps où tu étais chez tes grands-parents! Ce petit village assoupi avec rien que des vaches! Tu ne manques pas d'audace".

- Des vaches, rien de plus. Avec tous les problèmes que cela suppose ! répond Mathieu. Quant à Nelly, c’est une relation de lycée.

 

-Et ce petit garçon, elle l’a eu de qui ?

 

 

 

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Guillaume W. 38 Démarche délicate

 En traversant un terrain vague, boueux et accidenté bordé de constructions de type HLM, où des

enfants

dépenaillés jouaient à se laisser tomber d'un monticule de terre, Nelly se demanda si le sien manifesterait la moindre velléité de se joindre à eux. C’était là le type de gamins qu’elle avait côtoyés petite fille, et elle aurait préféré qu’il fréquentât des enfants de parents cultivés.

 Avec Guillaume, elle aurait réussi.  

 Nelly pensa aux

enfants

qui venaient à la maison. Melk aimait la compagnie, oui : mais il ne conviait personne, c’était les autres qui s’invitaient. Ils le commandaient, lui assignaient des rôles dans les jeux sans qu’il ne proteste Melk leur cédait aussi ses jouets sans regret visible ; lorsqu’il leur plaisait de les lui rendre, il les détruisait souvent. Certes, les comportements humains lui avaient souvent paru énigmatiques mais Melk et ses trois ans surpassait tout ce qu’elle avait pu imaginer.

 Ils atteignirent un carrefour. Bientôt, des maisons en pierre de taille de dimension moyenne, agrémentées de jardins bien tenus, ombragés d'arbres formèrent le décor. Ils s'engagèrent dans une rue aux dimensions réduites en largeur qui serpentait, le trottoir en mauvais état à droite comme à gauche.

Malcombre était une petite ville sans prétention.

Ils firent halte devant une boulangerie. Sur la suggestion de l'enfant, elle voulut faire l'acquisition de quelques croissants avant de monter. Elle entra en faisant tinter la cloche brusquement. La vendeuse recula derrière son comptoir l'enfant  commanda lui-même les gâteaux, en se faisant donner les noms par la commerçante.

Nelly apprécia ce comportement. Au fond Melk n’était pas timide lorsqu’il désirait réellement quelque chose… elle s’informa à propos de Mathieu.

" Vous allez voir mes locataires? dit la boulangère.

 Mathieu vivait en couple ! C’était inimaginable…

Il lui avait été difficile de trouver  l’adresse de  Mathieu, et de se faire inviter, mais il n’avait rien dit d’un changement de situation.

Au deuxième étage, Melk apprit qu’il se rendait chez un ami de son père. Rien ne permit de dire ce qu’il comprenait. Nelly voulait prendre l’avis de Mathieu avant de risquer  un contact en vue de Guillaume. Il le connaissait mieux que personne.

Une jeune femme vint ouvrir, petite, ronde, blonde, et la fit entrer avec un vous désirez, hautain. L’examina sans gêne. Agacée, Nelly faillit repartir. Cette femme qui ne se cachait même pas pour la détailler comme si elle était du dernier pittoresque!  La méfiance se voyait tout de suite dans chaque prunelle, et le sourire parut très vite faussement obligeant. Le menton se relevait presque haineusement.

 Nelly se mit à converser soudain prolixe pour noyer sa gêne, expliqua qu’elle avait connu Mathieu à l'université, obtenu son adresse de Pierre (Hélas, Pierre avait cessé de les voir …), elle recherchait ses anciennes connaissances. les vieux amis, on eût dit qu’elle plaidait sa cause, comme si elle tenait à s'excuser d'être venue.

 

 

Isabelle se présenta, toisa le gamin, choisit d'être aimable avec lui., s’intéressa à sa minuscule poupée en caoutchouc bleu affublée d’un drôle de bonnet blanc d’où sortait une chevelure blonde ainsi qu’au camion dans quoi elle voyageait.

L'air un peu pincé, elle s'effaça dans une pièce qui servait de salle à manger et de salon, offrit une place à table et qu'est-ce que vous voulez?

Mathieu surgit du petit couloir où Nelly avait séjourné plus longtemps que prévu. La mine préoccupée, il sourit à peine, enveloppa d’un regard soutenu Melk en salopette de jean et chemisette, et dit d’un ton grave qu’il était «  blond, délicat, bien portant, joliment potelé, pas le gros poupon, tant mieux. »

 Après quelques préliminaires embarrassés, il disparut à nouveau, disant qu'il allait préparer du thé pour se désaltérer avec les gâteaux. Choisis sans discernement par l'enfant, ils furent étalés sur une assiette et lui seul se livra à un festin. Il a toujours été avide, raconta Nelly, lorsque je l'allaitais, c'était difficile d'avoir un moment de répit. Elle se sentait mal à l'aise avec sa "rivale", elle n’aurait su l'appeler autrement, même s'il n'y avait jamais rien eu de sérieux entre Mathieu et elle.

 Mathieu, on le tourne à son gré: elle avait dû exiger le récit de ses expériences sentimentales précédentes. Peu de chose, d'après ce que Nelly en savait. Et il en avait rajouté, sûrement !

Elle même en vint mentalement à la superbe danseuse thaïlandaise. Superbe. Disait Eve Wilson d'une voix placide, et pourtant un rien rêveuse, insistant sur l'adjectif.

N'importe qui serait la rivale d'Isabelle. Bizarrement, un cercle de feu lui venait à l'esprit, un cercle de feu où Isabelle se tiendrait avec Mathieu.

Il n’y avait aucune conversation possible. Nelly réussit à dire ce qu’elle faisait dans la vie, les deux autres se taisaient.

 

 

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Guillaume W. 37 Les Angoisses d'une jeune mère

 

Trois ans se sont écoulés.

Dans le coin salon tout au fond du living, Melk passe des disques, qu’il dépose sur la platine d’un électrophone, posé sur une table basse. Il s’y entend à manœuvrer le bras et le faire coïncider avec le bon sillon, sans craquement ni dérapage.

 Nelly et son amie Anne sont assises à table du côté salle à manger. Anne confectionne deux chocolats Van Houten, un pour elle l’autre pour l’enfant. Elle mélange les cuillérées de cacao, avec du lait froid, tandis que Nelly lui  raconte une partie de ses difficultés à éduquer l’enfant.

 

Rien que de petits obstacles mais qui prennent des dimensions inattendues, désagréables, hasardeuses.

 

 Elle n’a pas aimé la tenue de Zorro et ses accessoires offerts par une jeune voisine qui, parfois, le garde, en soirée. Ce n’est pas tant l’incitation à la violence qu’elle déplore, mais que Zorro, c’est  un symbole qu’elle juge idiot.

 

 Elle n’a pas confisqué, ni dissimulé le déguisement. Dès lors qu’il l’avait reçu, c’était trop tard. Lui a laissé la liberté d’en jouir… Mais lorsqu’elle l’a vu en train d’essayer de découper la cape avec une paire de ciseaux qu’elle venait d’utiliser pour couper de la ficelle, un sentiment pénible l’a envahie. Et lorsqu’il a rempli le revolver en plastique d’eau savonneuse, puis, a soufflé sur le trou en s’aidant de l’anneau situé à l’extrémité de la tige d’un bulleur vide, dans l’espoir de voir s’échapper des bulles cependant que l’eau dégoulinait, elle a éprouvé un instant de panique.

 Le chapeau, il ne s’en est pas coiffé ; il l’a donné à des camarades d’école, et elle l’a revu sur de multiples têtes enfantines des deux sexes : pas sur la sienne.

C’est triste à dire, mais elle a regretté sans vouloir l’avouer jusqu’à maintenant, qu’il ne joue pas à la guerre comme –suppose t-elle- les autres le font. Elle l’aurait même incité finalement. Sans succès.

Elle s’inquiète de sa virilité.

 

 Elle s’est affligée de ce diminutif de Melk, que l’entourage lui a donné presque spontanément au gamin faute de comprendre pourquoi Melchior

Melk, ça veut dire « lait ».

 « Lait ! », je vous demande un peu !

 Si au moins ça ne voulait rien dire. Mais bien sûr, elle a dû capituler. Après consultation d’une encyclopédie, elle  a  appris que Melk avait été un château situé quelque part en Autriche, puis une abbaye bénédictine aux activités intellectuelles plus qu’honorables. Cette nouvelle l’a quelque peu rassérénée.

Et la voilà en train d’imaginer un jeune moine de bonne mine au teint de lait et aux cheveux mi-longs, penché rêveusement sur un lutrin où il trace, entre les marges d’un manuscrit, de savantes enluminures évoquant l’Apocalypse.

-Je me demande, intervint Anne, si les enlumineurs travaillaient réellement debout ?

 

Nelly l’observe et  reprend le récit de ses tourments.

 

Lorsqu’elle a acheté un poulet à la ferme, pour étrenner le four de la cuisinière, cette ferme où l’on vend des volailles avec la tête, le cou, les pattes et les tripes, prouvant leurs qualités nutritives, un incident  s’est produit.

Elle était déjà assez nerveuse à l’idée de faire rôtir sa première volaille… Melk s’adressa sans façon à l’oiseau reposant sur une assiette dans le réfrigérateur, pour lui souhaiter le bonjour et demander des nouvelles de sa santé. Elle a regretté cette intonation joyeuse, amicale, qu’il réserve à peu de gens, assez peu à elle justement. Pas jalouse, non, mais elle en a eu la chair de poule, et n’a pu éviter de lui dire que ce poulet étant mort, il ne lui répondrait pas.

Elle s’est repentie de  son  intervention intempestive et sûrement prématurée.

Trop tard : maintenant il ne parle que de ça. Oh, oui, elle exagère.

 Mais qu’est-ce qui est mort, qu’est-ce qui est vivant ? Il lui arrive de ne plus savoir.

 

Elle n’a pas aimé non plus-elle n’aime toujours pas-le laisser chez une nourrice, à la crèche, ou même à l’école. Non qu’elle s’afflige de s’en séparer. Socialiser l’enfant lui tient à cœur. Mais quelques soient les compétences de ces… femmes, elles font  subir à Melk une régression culturelle grave en le plongeant pendant des heures dans la bêtise et le vide absolu ceci dès son âge le plus tendre. Il a tout enduré : la télé à deux mois, la viande à trois, le pot à six ,les siestes indûment prolongées, le langage bébé des adultes …et pourtant,si  elle devait  le garder tout le temps, soyons justes, elle n’aimerait pas.

 

 Elle se chagrine de le laisser à la halte-garderie, certains jours de vacances scolaires ou à des heures que les gardiennes jugent insolites rapport à sa profession. Elle n’aimait pas se justifier auprès d’elles, en inventant qu’elle rendait visite à sa vieille mère handicapée dans une maison de retraite au nord de Paris, sa vieille qui l’attendait, ou plutôt ne l’attendait plus, ayant perdu la notion de tout et de rien, ce n’est pas un spectacle pour l’enfant, vous comprenez… elle se plaisait à rajouter à chaque fois des détails épouvantables, se prenait au jeu. Son fils casé, elle se rendait à quelque spectacle, ou réintégrait son logis pour lire et écrire. Pourquoi avoir un enfant, alors ? Lui auraient dit sa mère, les gardiennes, les autre jeunes mamans de son âge à la sortie des écoles. Elle perdait du temps à chercher une justification, rongée de n’avoir pas fait les lectures adéquates pour savoir répondre à une telle question. Lorsqu’elle retournait chercher son fils, elle avait trop souvent gaspillé les heures à de vains auto reproches et n’éprouvait pas le plaisir escompté à le revoir. D’ailleurs, comme elle en disait trop sur l’état supposé critique de sa mère, l’enfant lui posait des questions, car après tout sa grand-mère se porte bien et il le sait. La situation restait assez confuse, de ce point de vue.

 

Le problème c’était aussi les hommes. Pierre, si tu veux savoir, mais Anne grimaçait son drôle de sourire et faisait un geste en levant un bras assez haut : un geste affable voulant dire je comprends et j’approuve auquel Nelly trouvait un petit quelque chose de papal qui l’agaçait. Pierre, elle ne l’avait pas cherché, s’était trouvé son collègue, puisque l’art dramatique ne le menant pas loin, il avait dû entrer dans l’enseignement comme tant de gens talentueux et déçus pour y jouer un autre type de comédie moins applaudie.  

Parfois, le week-end, ils s’amusaient ensemble… exploraient une exposition, un parc, un monument, s’exploraient eux-mêmes, rien de plus.

Rien de plus : heureusement ! car il disait tu te poses trop de questions, être mère c’est évident, instinctif, il a vécu en toi cette proximité émouvante, tu ne devrais pas hésiter un instant sur la conduite à tenir envers lui.

Pauvre Pierre !

 

Elle n’a pas aimé non plus que Melk lui demande un jour, s’il avait deux quéquettes. Maladroite Elle a répondu : « Non, tu n’en a qu’une », comme si on ne savait pas. Elle a été gênée qu’il renchérisse : «  Est-ce que ça sert à faire pipi ? ». Car il le savait bien et la question en cachait une autre. Ainsi, s’est-elle lancée, anxieuse et presque vaincue d’avance par l’énormité de la tâche, dans une exégèse sur les actions, autres que la miction, qu’il incombe, un jour ou l’autre, au membre viril, et surtout à celui qui en est pourvu ( lequel en principe le commande), d’accomplir. Plus tard, lorsqu’il achève sa croissance.

 Elle n’a pas aimé sa propre façon d’éclaircir le processus en voulant l’expliciter:ni sa description de l’acte, qui  en excluait forcément la dynamique, ni celle des organes génitaux, qui lui ont semblé bizarres, à s’entendre dire, ni  la formation de l’embryon, qu’elle a appelé bien trop vite le bébé, ni la mention du plaisir sexuel, parce que, c’est délicat d’en parler, mais  a-t’elle  pas droit d’occulter la question ?

Et puis Melk  n’a rien demandé de plus, quoi qu’ayant eu tout l’air d’écouter. Nelly avait pensé qu’il dirait vouloir faire avec elle « ces choses », et que la tâche de signifier l’interdit lui aurait incombé.

Mais ce fut pire : Il parla de faire ça avec une petite fille de la Maternelle. Véronique. Elle vient d’un milieu très défavorisé, souffre d’un fort strabisme, d’une corpulence indue, d’un retard pour le langage et - Nelly la présume atteinte de débilité légère. Elle n’a pas hésité  à désapprouver fortement le choix de son fils, lui en donnant les raisons. Maintenant, elle rôde du côté de l’école, observe les évolutions des

enfants

en récréation, en vue de savoir si Véronique recherche son fils réellement, s’il la souffre…sa vie est gâchée, elle craint que Melk n’ait des prédispositions autopunitives. Parfois, une image stavroguigne se forme en elle, un sombre jeune homme qui épouse en secret une boiteuse obtuse avant que de se pendre.

 

Ici, Anne se sent obligée de rappeler qu’il n’a que trois ans, c’est une aventure sans lendemain, une de ces toquades de jeune garçon novice. Qu’en dit l’institutrice ?

 Inutile de requérir l’avis de l’institutrice qui est favorable à. ces rapprochements. Son rôle consiste à favoriser l’intégration des handicapés.

Elle a raison.

Mais quel profit Melk pourra t-il retirer d’une telle accointance ?

Silencieusement, Anne se tord de rire.

 Nelly ne le remarque pas et poursuit : son gamin a  commencé à dire «  je serais un papa ». Elle ne sait trop quoi en penser. Pour tout dire, elle n’aime pas vraiment…. Elle lui a expliqué qu’il devait être un homme tout d’abord. Elle s’est rendue ridicule, elle le sait, elle l’a tout de suite senti, de lui faire le coup de Tu-seras-un-homme- mon-fils.

Il sait pour son père, elle lui a montré des photos, donné l’explication officielle qui n’est pas fausse : ils se sont disputés, les parents, lui vit avec une autre.

 

«  Ce n’est pas comme s’il était mort », observe l’amie.

 

 Melk a écouté une fois encore les microsillons donnés par sa grand-mère. les « Trois jeunes tambours ».

 Echauffée par les soucis qu’elle ravive en les racontant Nelly ne peut plus tenir, et comme Anne appelle l’enfant le chocolat étant prêt et qu’il s’approche et grimpe sur la chaise, elle se met à chanter,: «  Three young dreamers / were coming back from war… »

Elle répéte trois fois le vers comme le veut la chanson sur un air apparenté à celui qu’elle tente de reproduire. Melk est loin d’être enchanté .Il s’agite, et fait non de la tête.

« N’est-ce pas mieux comme cela, commente Nelly avant de continuer «  The youngest one/ had a rose in his teeth… » ; elle prend l’enfant sur ses genoux, et voilà la suite : «  The King’s daughter/was leaning by her window… »

-Non, non ! proteste t-il.

-  Mais qu’est-ce que tu as ? Est-ce que je chante faux ? », maintenant exaspérée, elle s’adresse à son amie

- Pas exactement, estime Anne.

- Pourquoi cela lui déplaît-il ? »dit encore Nelly ; dans sa voix perçe un accent de détresse, et Anne se rend compte qu’elle a un besoin impératif de continuer, elle vient à son secours, sans s’interroger sur ce qui attache mystérieusement Nelly à cette conversion anglo-saxonne de la chansonnette.

Après un petit temps de réflexion, elle lui donna la réplique : » Lovely drummer, will you give me your flower ?… », Tandis que Nelly avec un enthousiasme étonnant : «  Nice King’s daughter, will you give me your heart ?… »

Elles se donnent la réplique jusqu’à la fin, et peut-être parce qu’elles sont deux , Melk les écoute , le duo lui convenait, même s’il n’apprécie pas beaucoup que l’une ou l’autre contrefasse sa voix pour jouer le rôle du roi. ( Oh, young dreamer, you are not rich enough...)

 Elle achèvent en riant : « In my country, girls are much more pretty… ».


 

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Guillaume W. 36 Délivrance

Puis voilà,  elle ne sent plus rien.

Elle ne saurait défaire les liens solides et quand au masque, elle se l’applique seule à présent, sans nul besoin d’oxygène, mais consciente qu’elle doit se cacher la face à défaut de pouvoir s’enfuir. Toutefois, espérant n’être pas vue, elle risque un œil, si elle ne sent plus rien, c’est que le bébé  est  parti.

« Le bébé, dit-elle, avec stupéfaction : ce qu’elle a vécu depuis tout à l’heure lui a ôté de l’esprit cet enfant à mettre au monde.

Il faut croire qu’on l’a sorti d’elle, c’est ce qui se fait, c’est décrit dans tous les livres et par toutes ces bonnes femmes et ces toubibs à la noix qui s’autorisent à en parler.

Elle connaissait le processus dans ses moindres détails, mais elle n’a rien senti, aucun glissement, et rien vu jusqu' à maintenant.

C’est bien une créature humaine, suspendue au-dessus d’elle, la tête en bas, tenu ainsi par le gynécologue de bonne mine. Elle le prie de le remettre dans le bon sens. On ne daigne pas lui répondre. Elle le contemple, sa tête avec le nez incroyablement froncé, des cheveux noirs dressés, elle entendit le cri un petit couinement bien plus discret que ce qu’elle aurait pu imaginer mais il vit. Elle se livre à une inspection générale anxieuse, elle compte : bras, jambes, torse  membre, orteils… La voilà rassurée, euphorique même : il ne lui manque rien. C’est un être complet que j’ai fait et la jubilation s’en suit. Ce qu’elle commente par «  c’est un garçon ».

En même temps, comme elle reprend ses esprits, la honte la submerge d’être satisfaite de ces pensées là : il ne lui manque rien ; Personne ne l’a entendue, sauf ces deux crétins, le gynéco et la sage-femme, qui, de toute manière ne l’écoutaient pas. Elle ne pourra en parler à personne.

 

L’équipe médicale  ne répond rien à ses questions concernant le nouveau-né, se contentant d’annoncer le poids et la taille, avec le ton de commerçants qui évaluent une marchandise. Ne font écho à son soulagement, ni à sa joie, un peu contrariée. Elle s’exclame dans le vide. On lui explique toutefois d‘un ton rogue qu’il était sorti par le front, non par le sommet du crâne. D’ailleurs, poursuivit-on, elle lui avait donné des coups de pieds.

Je suis un monstre. Comment a-t’elle pu l’oublier ?

A l’école, âgée de huit ans, elle s’était disputée avec une autre fillette qui lui dérobait son stylo à encre, et l’avait menacée puis touchée avec un porte-plume. La gamine avait poussé des cris effrayants, hurlant qu’on lui avait crevé les yeux.

Pourtant elle demande qu’on lui donne l’enfant, ne s’étonne pas que nulle réponse ne vienne et le bébé, vision éclatante et belle, disparait illico, récompense refusée. Et quand elle veut s’asseoir pour se rendre compte, on lui dit froidement qu’on va l’anesthésier .

Qu’est-ce que ça signifie ?

Y aurait-il un autre enfant coincé à l’intérieur ?

« Soyez gentille, laissez-nous tranquilles, maintenant ».

On l’a mise au secret des heures durant dans une pièce attenante au bureau de la directrice. Sa mère était venue la chercher à la nuit tombée, muette, inexpressive. Le lendemain, on l’a renvoyée à l’école : ce geste seul lui avait fait comprendre qu’elle n’avait pas blessé la fillette.

 

  Elle se réveilla dans un ascenseur, demanda encore ce qui s’était passé, une personne lui répondit de se taire une fois pour toutes.

L’enfant? Lui a-t-elle vraiment nui? Est-on en train de le réanimer ? Quelle heure est-il ?

On la transporte dans une chambre. Derrière les stores règne la même nuit noire que lorsque elle a accédé à cette salle de torture, d’un hôpital ordinaire. Il est presque huit heures du soir, affronter la nuit seule avec les tranchées la rebute.

Nuit noire, parce que c’est le solstice d’hiver, se dit-elle, Guillaume s’est éloigné autant que possible de son fils, étant né à proximité de l’été.

L’heure, elle ne la saura pas. La même personne lui donne des ordres: n’appelez pas, ne vous levez pas, ne buvez pas. Il y a une bouteille sur la table de nuit, et elle a soif. Ne buvez pas. Elle a juste le droit de s’humecter les lèvres. Peut-être prévoit-on une opération ? Ce serait la deuxième ? Mais de quoi ? Il n’est pas possible de le savoir clairement. Juste de vérifier que rien n’a été ouvert, qu’il n’y a pas de pansement

 

« Comment l’appelle-t-on, ce bébé ? » demanda l’infirmière à moins que ce ne soit une sage-femme quelconque, l’enfant existe toujours, elle doit espérer qu’il se porte bien. Elle a sûrement choisi des prénoms, mais tous trop vains pour conjurer le détestable et pourtant eutocique accouchement qui vient d’avoir lieu. 

 

Elle se souvient d’un moment heureux et intense, deux mois auparavant : elle était encore une personne normale, intelligente même, spectatrice dans un théâtre, ayant choisi son programme : La représentation de l’Eveil du Printemps. Elle y puisa un peu d’espoir dans toute cette désolation, et même si l'on s'est adressée à elle comme à une enfant...

« Melchior », dit-elle, et c’est encore une surprise qu’elle se fait, n’ayant nullement prémédité un tel choix. Imperturbable, la personne lui fait répéter et épeler.

La porte se referme. Nelly perçoit le sang s’écouler. Peut-être était-ce déjà le cas tout à l’heure, mais elle n’avait plus guère de perception de son corps.
Elle ne peut s’empêcher de penser à Guillaume.


Qu’aurait-il pensé de tout cela ? L’aurait-il défendue contre ces gens ? Aurait-il plaidé pour elle que l’accouchement ça fait mal et qu’on ne devait pas l’insulter ?
Serait-il parti, mécontent de tout, ou victime de quelque malaise ?
Aurait-il seulement voulu être là ? Par curiosité, pour voir, pour accumuler les images, les impressions qu’il aurait ensuite rendu sur une toile ou sur une feuille de papier.
Mais pour le reste ? Pour elle ? Pour l’enfant ?

 


 

 

 

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Guillaume W. 35 Insurrection

La sage-femme l’observe  quelque secondes avant de lui intimer l'odre de se dévêtir.

Elle doit quitter pour toujours sa robe noire agrémentée d’éclats bleus et rouge vif entre étoiles et soleils. Mais elle continue à parler, parce qu’elle n’aime pas rester allongée les jambes écartées, dans une lumière aveuglante, entendre que le col est à trois, quatre, et elle invente sans reprendre son souffle, le plus longtemps possible, son existence avec le prof d’université qu’elle aurait épousé deux ans plus tôt, leur rencontre dans une île anglo-normande, pendant des vacances, le temps était plutôt froid, mais … ils aiment tellement les îles qu’ils sont partis à Ouessant, des fous, on a vu de vrais fous, elle ne s’arrête plus, personne ne lui répond depuis longtemps, mais elle va bientôt se taire, les contractions( il ne faut  pas dire les douleurs ), se font réellement violentes.

Elle a tout oublié des cours d’accouchement, c’était de la blague, juste un peu de gymnastique, ou plutôt des façons de respirer, elle n’y a pas cru :il  lui déplaisait  de se concentrer sur quelques mouvements respiratoires pour oublier le mal,

La mise au monde est une grande chose et ce serait mesquin de la réduire à un vulgaire processus physiologique à maîtriser.

Voilà ce qu’elle a pensé sans vraiment se le dire. Et de préférer les grandes choses, d’opter pour la malédiction biblique, ça se paie !

Maintenant, elle ne peut plus se contrôler, et ce n’est pas comme chez le dentiste, on ne peut même pas s’évader, s’imaginer être ailleurs, on ne peut pas. Sans doute qu’ Alida, sa belle-mère, elle l’appelle comme ça et ne songe plus à s’en étonner, a reçu, comme la reine Victoria, une anesthésie de la part de son accoucheur préféré. Salope ! Elle m’aura eue jusqu’au bout !

C’est sa dernière pensée juste avant ce temps infini, qui sépare le début de contractions vives qu’on lui a accélérées, et la descente du bébé dans le petit bassin. Pendant ce temps, et peut-être durant les quelques minutes qui suivent, elle crie, gesticule et frappe tout ce qui passe à sa portée.

L’équipe médicale l’invective avec autant d'élan que les inspecteurs de l’Education nationale. Le climat frôle l’insurrection. D’un côté comme de l’autre on s’injurie, la sage-femme simplement désapprobatrice tout à l’heure, se mue en furie et Nelly ne le lui céde en rien. Pour l’anéantir, on lui attache les mains, on lui colle un masque à oxygène sur le visage, elle proteste ce n’est pas d‘air que je  manque, le repousse on récidive, elle veut s’enfuir, on la retient, on lui remet sans cesse les pieds dans les étriers. Les jeunes femmes prononcent à son encontre de multiples condamnations : elles n’ont jamais vu ça. .Se conduire d’une manière tellement irresponsable. On ne devrait pas permettre à « ça » de faire des enfants !

De temps à autre le gynécologue au physique agréable s’approche, puis disparait de son champ de vision.

Quelque chose se produit pourtant, une nouvelle sensation, une masse énorme s’est logée,mine de rien tout en bas d’elle même, qui lui écartèle les chairs. et dont elle ne peut rien imaginer sinon qu’elle  devrait aller à la selle, mais la substance obstrue les voies naturelles. Il n’y a plus que ça, ce bloc de matière, cette ignominie dont on ne peut se débarrasser … non seulement, elle ne voit rien, et ne peut plus imaginer, mais au lieu d’encouragements, elle entend des reproches, et en même temps des exhortations : Poussez donc ! Mais poussez ! Elle ne pousse pas ! Il y en a qui n’ont même pas d’instinct ! Mais poussez donc ! Même les animaux savent ! (Ils ne se plaignent pas, devrait-on également ajouter).

 

 

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Guillaume W. 34 l'enfer

L’enfer c’est paraît-il le résultat d’une descente : Nelly y parvint en haut d’une tour imprenable, ayant gravi  quantité d’étages.

Elle déclina son identité, fit un bref historique de ces presque neuf mois, la voix tantôt hésitante tantôt rapide, troublée, devant quatre personnes en blanc deux jeunes filles, une personne sèche et sans âge, un obstétricien au physique agréable. ..

« Mais pourquoi n’êtes –vous pas venue plus tôt ? Vous l’aurez dans deux heures, votre bébé.

Nous avons les moyens de vous faire accoucher !

Et vous êtes seule ?

-Non je ne suis, c’est à dire, mon mari ne peut être, il enseigne à L’université de Lombres, il peut pas se libérer là, il arrive dans deux ou trois jours seulement, mais il se tiendra au courant, je veux dire, je le renseignerais, vous savez c’est pas facile, il aurait préféré un poste en France : à vrai dire, je ne sais pas. C’est ça ou le collège français, comme moi : pas très intéressant à mon niveau, les dictées, les petites rédacs, vous voyez ce que je, hélas je ne suis pas bonne en anglais… de toutes manières, il ne tient pas non plus à être témoin oculaire de l’accouchement.

Nelly s’étonne de son discours. Elle voulait  déclarer je suis mère célibataire, ma  situation me convient, je ne suis pas abandonnée.

Elle a su le dire autrefois, au gynécologue, aux voisins, aux collègues aux séances de préparation à l’accouchement …

Et puis voilà que tout à coup, devant ces inconnus, elle vient de s’inventer une situation mensongère.

On répond que l’orthographe et les rédacs, c’est important, … et que si les profs n’aiment pas leur métier…

Puis aussi il aurait fallait insister pour qu’il assiste à l’accouchement, ça les prépare bien, maintenant tout le monde le fait.

« Ça les prépare bien ? », répète Nelly, interdite. Les bébés ? »

 

 

 

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Guillaume W. 33 Grossesse

Aucun des Wilson ne l’avait jamais vue  pleine. Alida lui aurait laissé tomber un «  Mais je vous l’avez dit que vous étiez prospère ! Ça se confirme ! »

Nelly aurait  lancé : c’est le sang des Wilson qui coule dans les veines de la créature qui vit  en moi. Je vous ai bien eus ! Moi la fille de bonniche qui s’est mêlée de devenir prof ! Vous ne me croyez pas ? Ils ne la croiraient pas. Mais, ma pauvre Nelly, vous vous croyez dans un roman du dix-neuvième siècle, réveillez-vous !

 

Un violent séisme lui secoua les entrailles, un véritable retournement, à l’intérieur d’elle, toujours le bébé cognait dur, l’interrompait au milieu de ses scènes les plus fortes, de ses pensées les plus insensées.

Elle alla s’asseoir dans le petit coin-salon sur le  divan, alluma la radio. On programmait des témoignages de femmes qui racontaient leur histoire, des histoires d’exilées déchirées entre deux cultures, entre deux langues, entre deux parents séparés. Nelly évoqua sa propre situation : elle avait de vagues origines  à l’est. Ses parents avaient toujours habité la banlieue parisienne et vivaient «  dans le présent » comme ils avaient coutume de dire, préférant oublier les ancêtres, sans histoire à raconter.  Elle ignorait tout de  cette région n’était la présence là-bas du retable d’Issenheim, et, dans un église quelconque, de la Vierge au Buisson de roses.

Une beauté celle-là. Mince et pâle.

Une de ses grands-mères avait vécu là-bas et fréquenté l’église. Comme ses autres ancêtres, la vieille dame avait travaillé à l’usine, à la maison, n’allait à l’église que pour prier, n’avait pas le temps de contempler les ornements. Son discours concernait les soucis domestiques.

Les hommes, eux, regorgeaient de plaisanteries graveleuses toujours reprises.

 

Etait-elle déchirée «  entre deux cultures ? »Ou ne possédait-elle que ce qu’elle avait appris à l’école, et dans les livres ?

Entre deux parents ? Ils ne s’étaient pas séparés, c’était peut-être pire.

Entre deux langues ?  La langue de bois et la langue de  boeuf ?

La vraie déchirure ce serait la naissance du bébé.

 

 

 

 

Elle s’est toujours bien accommodée de son état, peu de nausées, quelques étourdissements, elle se serait presque trop bien portée et cette santé la rendait anxieuse, lui donnait à penser. Ne faut-il pas que le corps se rebelle contre l’organisme étranger qui se nourrit de lui ? Sinon que peut-on en déduire ?, plus tard, un jour, on devra payer

Depuis quelques jours, elle essaie de ne pas trop penser à l’enfant, à celui dont il faudra faire la connaissance bientôt, qui lui apparaîtra très différent de celui qu’elle porte. S’il n’était pas comme… s’il lui déplaisait, si subitement elle le prenait en grippe. Impossible, c’est l’enfant de Guillaume. Mais Guillaume l’a quittée. C’est à dire : il a tout fait pour se montrer odieux. Elle ne pouvait que partir. Ses proches ont respecté son incognito. Ils ou plutôt elles, ont eu tort.

 

Au début, elle s’est demandé, (maintenant elle s ‘étonne de cette naïveté), si le fœtus était un prolongement de la mère. Le sentirait- elle si l’on y touchait? Aurait-elle « mal au fœtus ? ». Après sa violente dispute avec Guillaume sa soudaine brutalité, elle a craint la fausse couche. Elle aurait eu une raison de le tuer, ç’eût été simple et tragique. Eh bien, non. C’était affligeant, mais ils ont continué à vivre chacun de leur côté, dans l’écoulement terne de jours non héroïques.

Guillaume a prouvé qu’il n’était pas grand’ chose. Ce n’est pas une pluie d’or qui l’a fécondée mais un bout de viande temporairement turgescent.

Aux premiers mouvements du foetus elle a compris, et seulement à ce moment là qu’elle abritait un étranger. Tardivement, lorsque sa grossesse fut avancée, la présence de l’enfant bien établie par ses gesticulations, et la réalité d’une proéminence bien visible, Nelly a voulu joindre Guillaume tout de même. Elle n’aurait plus à chercher comment le dire : son ventre parlerait pour elle. Au téléphone, Eve Wilson avait répondu. Elle s’en méfiait mais moins que d’ Alida, devenue arrogante et mondaine à son égard. Et c’était trop tard déjà. Il lui avait appris que Guillaume habitait à Londres maintenant, depuis la rentrée de septembre, dans un appartement prêté par son cousin ( L’infâme Stubborn !), s’était inscrit dans une autre école d’art plus ou moins équivalente, travaillait dans une librairie, mais aussi et surtout qu’il avait une amie. C’est très sérieux, avait insisté Mr Wilson, sur un ton ferme et calme, presque menaçant malgré son immuable politesse, c’est une très belle thaïlandaise, (avait-il vraiment dit très belle ? Est-ce que tout cela était vrai ?) désirait-elle son adresse tout de même ? Elle n’avait pas répondu, pas indiqué son état. Il l’avait donnée cette adresse, lentement et sans répéter, ajoutant «  C‘est tout ce que je puis vous dire ». Nelly avait raccroché, muette, frappée de stupeur, et de haine.

 

 

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Guillaume W. 32 Perte des eaux

Le compartiment à glace du réfrigérateur exhibe des montagnes de givre, une banquise miniature.

Entre les stalagtites et les mites Nelly promène le sèche-cheveux branché sur la puissance supérieure.

  Ses cheveux, mouillés, à peine essorés, tombent sur son cou et imprègnent le dos de sa robe de coton mince sans lui causer le moindre frisson. Depuis le début de sa grossesse elle n’a jamais eu froid.

Est-ce vraiment l’hiver ? elle n’y croit pas,  elle ne vit plus au rythme des saisons.

  Le petit appareil s’aventure dans le gel, plus loin encore, manœuvré par sa main habile, ne pas toucher la glace, de petits blocs fondent et se répandent à terre. C’est un long travail, fastidieux, l’appareil est  petit, le compartiment étroit, mais presque tout entier obstrué par la glace. Nelly se rappelle soudain avoir en d’autre temps usé du même sèche-cheveux pour prodiguer ses soins à une toison chère, s’en émeut  et éteint l’objet aussitôt.

Elle ressent de petites crampes depuis quelques jours. Enfanter ?  pas encore et même sûrement jamais. Doute qu’un changement aussi considérable puisse se produire. Et même ne le veut pas d’une certaine manière. L’accouchement représente une perturbation notable dans le fragile équilibre qu’elle s’est créé.

 

  La glacière se referme sur un kit de Fish-and-chips, deux croque-monsieur, une tarte aux poireaux et d’autres ingrédients tout aussi alléchants. Une mare s’est  formée sur le carrelage de la cuisine, nécessitant le passage d’une éponge. Nelly s’active avec plus de nervosité que de dynamisme. Voir si cela passe. Les douleurs ? Non, les contractions, voyons. Les douleurs, ça n’existe pas. Il faut être de mauvaise foi, pour oser encor prononcer semblable mot. Pensez aux paysannes qui accouchent dans les champs entre deux semis, entre deux cueillettes, et reviennent le soir, sans commentaire, avec juste un bébé supplémentaire accroché à leur sein maintenu par un chiffon de fortune plusieurs fois enroulé autour des deux corps et fixé par un nœud savant, le placenta enterré au bon endroit pour fertiliser le champ.

Jamais un instant de perdu.

Jamais un mot de trop. Jamais une plainte.

 

Sans conviction, elle pousse le balai-brosse coiffé d’une serpillière mal entortillée qui se libère, et s’imbibe en étalant la flaque sur tout la surface du sol Au cas où elle perdrait les eaux, y aurait-il une mare semblable ? Perdre les eaux : tout d’abord, elle avait cru que ce qu’on perdait, c’était du sang. Tout le sang, parfois.

 

 

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Guillaume W. 31 Conflit

Longtemps, Nelly avait été révoltée par la façon dont sa mère la vouait à la maternité et au mariage.  

Louisette lui avait souvent dit depuis ses douze ans, que ses formes épanouies, la prédisposait à avoir au moins quatre

enfants

: la nature le voulait. Quant à sa façon de fixer dans les yeux un homme qui l’intéressait, son refus d’être aguichante ainsi que son goût affiché pour l’étude, ils la conduiraient au mariage plutôt qu’aux aventures amoureuses. On se conformait à son anatomie et à son caractère.  

 En outre, Nelly avait constaté qu’envers elle les hommes se conduisaient comme des rustres. Leurs appétits étaient grossiers, leur intelligence nulle, et le jeu amoureux inexistant ne pouvait conduire qu’au mariage ou à l’aventure sans lendemain.

 Guillaume avait été l’exception. Il la considérait comme une interlocutrice, une amie sans pour autant dédaigner son corps.

 Lorsqu’elle avait loué un studio l’an dernier, elle avait attendu, sans le dire, qu’il vienne la rejoindre définitivement

Quelques jours par semaines ou par mois : il arrivait sans prévenir, la plupart du temps. C’était tellement plus agréable, disait-il, de surprendre. D’autant plus que ces rencontres présentaient tout de même une certaine régularité Pourtant, chaque fois qu’ils se quittaient, il disait A bientôt, A un de ses jours, sans jamais préciser. Ils pouvaient très bien se revoir le lendemain, ou des semaines plus tard. … Jamais il n’avait utilisé les clefs du studio. Jamais elle ne s’était risquée à lui rappeler l’existence de ce double qu’elle avait mis en sa possession. Jamais il ne les avait rendues.

 Avoir un enfant de lui ne serait pourtant pas une corvée domestique, ni une obligation de femelle, parce qu’elle l’avait décidé, et que Guillaume n’avait pas été n’importe quel individu.

 Elle l’avait voulu pour mettre fin à cette relation, sans partir complètement dépourvue. Elle partait et lui dérobait mieux qu’un souvenir, un être humain. Il ne serait pas dit qu’il ne lui aurait rien donné pendant toutes ces années qu’elle percevait parfois curieusement comme des années d’attente vaine. L’ancienne appellation «  Elle lui donna un fils, une fille «  se retournerait à son profit à elle.

 Mais, tout aussi bien, elle désirait ou croyait possible de l’impliquer davantage à sa vie. C’était donc en ce cas un « heureux événement » qu’elle se préparait à annoncer.

 Elle avait dans son sac un flacon d’eau de toilette, en vaporisateur, bleu, qu’elle avait acheté pour lui passage du Havre. Guillaume faisait usage de cette lotion depuis environ deux ans, et le flacon était presque vide sur la tablette au-dessus du lavabo depuis plusieurs mois. Comme s’il attendait un remplaçant. De fait, cet accessoire de toilette était relativement cher, avait-elle pu constater, et il ne pouvait peut-être pas en acheter en ce moment. Guillaume avait plusieurs sources de revenus : la bourse universitaire ( Il n’aurait pas dû l’avoir vu ce que gagnaient ses parents mais Wilson le Vieux, était particulièrement fort pour ce qui était d’obtenir quelques sous), les cours d’initiation artistique qu’il donnait dans une école de frimeurs bien nantis, des traduction de romans pour La Fée du Logos. Ses parents aussi lui donnaient un peu d’argent, mais comme il ne voulait rien demander, et qu’il acceptait tout, il fallait remercier, suite à quoi l’autre restait impassible, tout ça était très pénible, disait-il à Nelly,, pour toi, c’est tellement plus simple.

Maintenant, elle s’était assise sur l’un des cubes tabouret, et elle doutait de l’opportunité de sortir ce le flacon bleu. Depuis les achats passage du Havre, ses pensées flottaient : s’agissait-il d’annoncer la « bonne nouvelle ?

Tout à l’heure, elle avait contemplé des robes de grossesse, et choisi un modèle à fond noir avec imprimé en forme d’étoiles asymétriques rouge et bleu vif , une robe d’automne à manches longues bouffantes., la jupe évasée qui tombait bien.

 A quelle réaction pénible s’attendre, si maintenant, elle lui disait qu’elle était enceinte ?

Venait-elle lui dire qu’elle était enceinte ? Ou qu’elle voulait rompre ?

 

 

 

 Une feuille de papier à dessin était collée à un grand carton, sur le chevalet. Des silhouettes inquiétantes émergeaient ou s’enfonçaient dans l’obscurité. Guillaume était encore tout à fait plongé dans cet univers. Sur la toile, Nelly distingua une petite créature au nez busqué, emmaillotée derrière un pan de mur vitré. Agitant les bras, et paraissant crier. Le genre de créatures de Goya… L’intérieur de la maison était plus ou moins ébauché : meubles divers, dont on ne devinait pas à leur contour, à quoi ils pouvaient servir. Au premier plan, deux autres silhouettes devant la masse du piano, et les bougies.

 C’était un souvenir qui avait rencontré les Caprices, et y avait trouvé force et forme. Caprice, un mot qui lui convenait aucune règle ne gouvernait son existence. Et elle aussi maintenant : l’enfant était un caprice, elle ne savait plus la cause de ce désir, qu’elle avait chercher à réaliser avec énergie…

 Il lui fit compliment de sa longue jupe à panneaux alternés qui s’évasait avec ampleur jusqu’aux chevilles. Les uns étaient en toile de jean bleue, les autres en tissu blanc imprimé de petites fleurs jaunes et rouges. La jupe mettait en valeur sa taille, sa cambrure, le renflement de son ventre, les fesses. Au-dessus, un petit bustier, vraiment trop petit, l’avait-elle voulu ainsi. ?

 Elle portait les pendants d’oreille qu’il lui avait offertes, ses feuilles d’or. Elle avait l’air troublé, épanouie, contradictoire.

 Rouge d’avoir longtemps marché, pourquoi n’as-tu pas pris le métro ?

 Avait-il la physionomie de quelqu’un qui va apprendre sa future paternité ? Guillaume lui faisait aveuglément confiance pour prendre sa pilule. Pour lui c’était une affaire classée depuis toujours : que les filles prenaient la pilule et qu’on ne s’inquiétait de rien.

 « Ça parle de quoi ? fit Nelly, parce que soudain, il tournait la tête vers son bustier, dont une bretelle avait glissé. Et elle n’était pas venue pour cela. Surtout pas. Elle ne se sentait pas d’humeur amoureuse, éprouvait du ressentiment : sans lui, rien ne serait arrivé.

«  De quoi ça parle ? »

 Elle réajusta sa bretelle : « Ce que je peux être mal foutue, dit-elle. A mon âge, je ne peux même pas mettre un bustier.

 Il ne voudrait pas la croire ! L’effet serait banal. Je suis encore trop jeune… même si la jeunesse avait vieilli prématurément. On était en juin 1974. Dans un mois, tous les français âgés de dix-huit à vingt et un ans seraient majeurs en même temps. Guillaume parmi les plus vieux.

 «  Tu est magnifique. » lui dit Guillaume. 

 «J’ai  des boissons dans le frigo. » annonça-t-il après avoir constaté une certaine froideur à son embrassade.

 Cependant, Nelly observait le tableau. : «  De quoi ça parle ? »  Redit-elle encore, faute de trouver une expression mieux appropriée

.«  C’est un souvenir  que je veux mettre au jour. Même dans l’obscurité.

« Je prenais des leçons de piano dans une maison, aux contours indéfinissables, et aux contenus presque invisibles, chez une dame d’un certain âge, j’avais peut-être huit ans, Lorsque je garais mon vélo contre le mur tout gorgé de soleil d’été ou même de la lumière un peu mitigée mais tenace de l’hiver, je pensais que j’allais rentrer dans les ténèbres.  La prof n’allumait rien que deux candélabres qu elle posait à chacune des extrémité du piano Les flammes des bougies se déroulaient serpentaient et frissonnaient, tremblotaient au moindre souffle d’air et aux mouvements qu’on faisait.

-Pourquoi des bougies ? Pourquoi pas le plafonnier ?

-Elle se contentait d’éclairer le clavier et la partition. Au milieu de la leçon, fréquemment, on entendait crier. Un appel. Un gémissement. Ce pouvait être une bête ou un être humain. Des mots inarticulés ?pouvait-on croire. Elle s’absentait, dans les ténèbres, on l’entendait parler à la créature et revenir .Des intonations dures, apaisantes ou de l’exaspération.

 - Et c’était quoi ? C’était qui ? Son vieux père ? Son clébard ?

 - Ou sa vieille mère. Je n ‘ai pas su. Elle ne voulait pas la montrer. Où cette créature ne supportait pas la lumière.

Le petit guéridon supportait deux plaques électriques. Sur l’une trônait la cafetière qu’elle fit chauffer. Sur le bureau, outre le matériel pour le dessin, il y avait des paquets de biscuits, des pots de confiture et une boîte de thé. D’autres objets disparates tels une grenouille de fontaine d’un vert vif, et un petit pichet en grès gris contenant des jonquilles, voisinaient avec les denrées périssables. Plusieurs étagères superposées bourrées de livres se dressaient sur le côté droit du bureau réduisant encore la surface disponible.

 A la vue du pot de confiture qui portait l’inscription «Original Spiced  Fruit Christmas», elle songea encore à cet événement inouï dont elle verrait l’aboutissement vers Noël. Sous la forme d’un corps humain vivant.

 Jamais les mots ne pourraient franchir ses lèvres…

 

 Guillaume s’approcha, remplit un verre qui déborda de mousse blanche. .Nelly dit n’aimer pas la bière, et même ne pas en supporter l’odeur. C’était curieux : il ne l’avait jamais entendue s’en plaindre auparavant. Il insista qu’elle était très légère. En vain. Il la sentait irrésistible, plus douce, plus désirable que jamais, mais si visiblement contrariée…

 

 « J’ai quelque chose à te dire » fit Nelly d’une voix un peu étranglée.

 Il la décevrait par une réaction conventionnelle il parlerait d’avortement, d’argent à trouver (pour gagner du temps car l’argent, c’était elle qui l’avait). Lorsqu’elle lui dirait c’est moi qui l’ai voulu, il aurait l’air ahuri. Stupide. Pour la première fois il aurait l’air vraiment stupide.

 « Qu’est-il arrivé ? »

 Guillaume l’enlaça franchement, et ce fut encore un choc de constater à quel point elle avait changé sans que l’on puisse mettre un mot là-dessus : plus moelleuse, éperdue, accueillante, d’une douceur jamais atteinte : elle avait vingt trois ans, ou plutôt, en août, elle… idiot, il n’y a aucune raison pour que cette plénitude soit due à l’âge. Elle n’avait que  deux ans de plus que lui.

 « Je ne suis pas venue pour ça. »

 Elle n’était même pas là pour proposer une sortie.

 Pour lui annoncer la nouvelle ou pour savoir si c’était possible.

 Guillaume s‘énervait de ne pas réussir à l’égayer. Il l’avait connue fière, orgueilleuse, guerrière en quelque sorte, éblouissante. Mais la femme anxieuse, effrayée par de petits événements, mécontente d’elle-même, demandant qu’on la protège et la rassure, coexistait avec l’autre, il l’avait découverte au moment de la connaître au sens biblique.

 « Tu me le diras plus tard, décida Guillaume, qui ne pouvait plus tenir tout d’un coup. Il prit sa bouche qui tentait une fois encore ce «  quelque chose à dire », Elle remua les lèvres pour parler, fit entendre un son étouffé, chercha à se dégager. Poigne de fer, il l’allongea et quitta ses lèvres seulement pour dire «  Je vais te prendre ». Il n’avait jamais rien dit d’aussi vulgaire, ni à elle, ni à nulle autre, pas en tout cas sans qu’on l’y invite expressément. Elle s’agita, se défendit, prise au piège, son ami à présent converti en une brute inhumaine.

 Bien sûr, il l’avait toujours été ! Même lui. Il suffisait d’une occasion, ou plutôt d’un dérèglement de l’humeur auquel il obéissait, convaincu, sans même s’en aviser, de sa supériorité masculine.

Affolé, Guillaume sentait le cœur s’emballer, marteler la poitrine,( lequel des deux ?) de plus en plus fort, et cet organe détraqué s’imposa à lui jusqu’à l’emplir de frayeur, faisant cesser toute autre sensation que ce battement effrayant, accéléré, irrégulier, comme si la vie allait s’arrêter d’un coup. La sienne. La leur. Il desserra l’étreinte, la lâcha avant de l’avoir pénétrée. Nelly se leva d’un bond, le laissant plié en deux, muet de douleur.

 Ils étaient quittes, aurait-on pu penser. Moins d’une minute plus tard, elle était partie, sans même avoir oublié son sac.

 Revenu à lui, il chercha à la joindre à nouveau, sans résultats, fit quelques démarches un peu humiliantes, auprès d’établissements scolaires, de parents ou d’amis. Lui écrivit même, sur les conseils de Mathieu qui en pinçait pour les explications à distances, mais tenter d'éclairer son geste lui réussit d’autant moins qu’il ignorait quelques données importantes du problème. Nelly s’éloigna si vite, déménagea si promptement, qu’elle disparut en quelque sorte, et celle ou ceux qui savait où elle continuait à vivre ne renseignèrent pas les intéressés.


 

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