22 août 2008
Guillaume W. 43 L'aventure continue
Au début de cet été 1978, Guillaume vit
seul dans la maison que son cousin Andrew lui a prêtée trois ans et demi plus
tôt, lorsqu’il est parti dans sa famille paternelle, après sa rupture avec Nelly.
Pendant son séjour il a rêvé
tout éveillé dans des amphis, dans des
classes de mômes et d’ados, devant un comptoir de vente, dans un lit auprès
d’une belle insomniaque. Il peint et
dessine des créatures. Qui ne lui rapportent ni succès, ni estime, ni honneur,
à peine un peu de satisfaction personnelle.
Son départ a mis Mathieu en difficulté. Ne
pouvant pas obtenir d’emploi fixe, son ami comptait sur lui tantôt pour la nourriture,
tantôt pour le logement.
Guillaume lui a envoyé de
l’argent...que Mathieu n’a pas accepté. Il s’est fâché avec lui aussi, et n’a plus de
nouvelles. Sans compter Andrew qui s’est mis avec Song et veut reprendre son
logis. Guillaume n’est pas résolu au départ et continue à expédier chaque mois à Andrew la somme convenue pour le loyer.
Affreuse comédie que tout
cela.
Pour retrouver le calme et occuper la solitude, il s’exerce au piano.
Andrew lui avait dit qu’il était désaccordé, impraticable, sur un ton léger
mais insistant. Il lui déplaisait que Guillaume en use aussi bien pour
s’entraîner sur des partitions classiques, que pour jouer du jazz ou simplement
plaquer des accords pour chanter des airs populaires.
Guillaume éprouve autant de
soulagement que d’anxiété à se servir de l’instrument en profanateur.
Depuis quelque temps, il souffre
aussi d’une hantise des images, plus spécialement des visages quelque soit le
traitement où le support observé. Les visages lui sont autant de figures
grimaçantes, hostiles, bouffonnes, il les esquive. Toutes les images qui
l’attiraient, le fascinaient depuis l’enfance, l’agressent violemment. Et même la pensée que l’on peut tremper ses
doigts dans n’importe quelle substance, étaler, salir des pinceaux, et des
toiles est devenue ignoble. Sale, puéril, cruel. Que l’on puisse faire des
mélanges avec des produits douteux, se tacher soi-même, souiller des toiles
avec ses infamies, il en supporte
difficilement la pensée, même si sa répulsion ne s’étend pas à ses productions
personnelles, pour autant qu’il soit en train de les réaliser. La pensée
s’oppose au geste mais ne fait que le renforcer. S’y adonner lui procure même
un soulagement et augmente son dynamisme et son ardeur au travail ; jamais
il ne s’est senti aussi proche de cet art qu’un mouvement contraire en lui
condamne.
Ces accès de dégoût et d’hostilité devant ce
qui s’expose, son désarroi envers les regards des images (elles le regardent
presque toutes avec divers degrés d’intensité, l’envahissent lui sautent à la
gorge) ne se manifeste qu’à l’encontre de produits finis.
Il ne renonce pas à son
activité. Mais ne cesse de s’étonner.
Pourquoi ce monde autre, ne le surprend-il qu’à
présent, et comment peut-il en parler raisonnablement depuis deux années qu’il
donne des cours d’initiation artistique ?
Il sait que des interdits ont pesé sur la production
des images et qu’il peut en avoir hérité mais pourquoi cette répulsion
subite à la vue de quelques visages grimaçants et bouffons, de lèvres
gourmandes, d’étoffes
et des draperies, de bimbeloterie, de baisers lépreux.
Le Joueur de luth de Hals,
et ‘l’allégorie de l’Avarice de Dürer. Qui l’un et l’autre s’imposent à
son esprit avec une acuité particulière. Dans ces visions, ils se moquent de
lui et désignent tous les autres tableaux comme s’ils en étaient les
représentants, et le bouffon semble dire, en hochant la tête « voyez ce qu’est le
monde : une grimace ».
Effarante comédie que tout
cela.
On dirait qu’il a le même
regard que celui d’un enfant. Outre son étrange hantise pour les images et les
visages représentés et surtout peints, qui singent ou révèlent plus que jamais
le monde d'une façon dérangeante, il est assez mal en point physiquement, tousse,
crache, éternue à la moindre occasion, à la recherche d'un soupçon d'air. Il sait
que sa hantise est une étape durable sur un chemin, et se dit parfois que ce
couple devenu gênant le Bouffon et L’Avarice doivent être des représentations
peu ragoûtantes de ses géniteurs.
Le tableau auquel il a
autrefois pensé à propos de Nelly et lui, le Noli me tangere qui fut pour eux une expression préludant à
l’érotisme, celui-là qu’il avait tenté de copier adolescent, échappe à son
animosité anxieuse, et il possède une
collection secrète de petites
reproductions de la même scène interprétée par des artistes variés.
L’aventure continue.
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=167245&pid=10313996
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :






