L'Autre Rive

récit de fiction et de vie; parodies ; cinéma ; critiques d'ouvrages de fiction et d'essais.

22 août 2008

Guillaume W. 45 Reprise de contact

Nimbé d’un parfum léger. Vêtu d’un costume de velours bleu et d’une chemisette à rayures fines. Rasé d’aussi près que possible, sans même une égratignure. Le mélange de désinvolture et d’anxiété. Les cheveux agréablement ondulés où se promène un index hésitant. Qu’il les eût d’un châtain si foncé la surprenait comme si elle l’avait décoloré depuis lors. Le nez aussi : elle le lui avait dessiné vraiment droit, celui-là était nettement plus accusé…Qu’il ressemblât au précédent Guillaume comme un faux jumeau l’irritait et la contentait aussi bien. Elle se plaisait à le contempler dans ses vêtements raffinés, pensant au dépouillement qui s’opérerait plus tard, à ce pantalon qui tomberait sur les jambes velues embroussaillées…mais pourquoi donc était-elle venue ?

 

Il l’embrassa chastement, avec un rien d’insistance et de chaleur, tendit la main à l’enfant et attendit ; tous deux attendaient la suite.

 

Peu de temps après avoir reçu la lettre, il lui avait téléphoné. Pas indifférent comme l’avait supposé Mathieu, ni incrédule comme elle l’avait pensé elle-même, mais animé d’une froide colère : «  c’est profondément déloyal de m’avoir dupé pour une chose d’une telle importance, et pendant si longtemps, de t’être servi de moi comme un instrument»)

Guillaume avait une telle façon de se servir de sa voix que son timbre grave qu’il avait modulé dur et offensif l’avait laissée sans réplique, sans argument. Ils avaient partagé un silence étonnamment long, personne ne raccrochant, où la qualité d’écoute sur la ligne, parfaitement claire, laissait entendre le souffle de sa respiration, avec de légers bruits, se mêlant au sien.

Il avait fallu reprendre la parole : «  Je n’osais pas te le dire, d’abord, si je l’avais dit lorsque ce n’était qu’une intention, tu l’aurais empêché ».

 «  Oui.».

-Ensuite je n’osais plus le dire : tu m’aurais parlé d’avortement …

-Jamais, l’avait-il coupé presque sauvagement.

 Avec peine, elle avait bredouillé :

-je voulais … le garder pour moi, et ton père qui m’avait parlé… »

«  Ce qu’il t’as dit n’était pas très exact… mais ça n’aurait pas dû t’arrêter ». Il maintenait un ton de détachement intimidant. )

(‘«  Je vais m’en occuper maintenant, puisque tu consens à m’informer…c’est tout de même … étrange », avait-il ajouté, incertain, cette fois, et à bout de souffle.)

 

Maintenant, son humeur était à peu près la même.

Elle dit, dans ce vestibule clair, qu’on ne quitterait pas avant que les présentations ne soient faites, que l’enfant dont elle tenait encore la main, quoiqu’elle l’eût oublié un instant, était le sien à lui, elle ne savait par qui commencer, ou par quoi, c’est ton fils, Melchior, lui dit elle, croisant son regard hésitant, énervée de ce cérémonial, de cette présentation obligée.

 ( » Je sais pas si tu m’as vraiment crue ? «, avait-elle poursuivi lors de ce contact téléphonique..

- Je ne devrais pas ?

-Comme tu veux, avait lancé Nelly. Ce pourrait être un enfant que j’ai eu par hasard…

-Je ne te crois pas imprudente au point de procréer par hasard ; tu aurais voulu que je me précipite dans le premier train vers chez toi. Moi aussi, je peux hésiter.

- Tu hésites à croire que je t’ai choisi pour être son père. Tu peux croire que je ne sais plus à qui m’adresser que j’en ai essayé d’autres… »

 -Qui as-tu essayé  … ? »

 -Pourtant c’est bien ton enfant. »

- ça ne me déplairait pas de te revoir » avait-il dit subitement, sur un ton plus doux.

-Avec lui.»)

Epuisée, elle s’adressa à l’enfant, boudeur, mécontent, dont elle n’avait pas tiré plus de quelques mots depuis la veille, et qui feignait de ne rien entendre quand elle lui parlait de « ton père que tu va connaître », et s’empressa de dire c’est ton père, sans pouvoir sourire, avec peut-être de l’exaspération dans la voix.

« Je m’appelle Guillaume, » compléta Guillaume s’adressant à l’enfant qui l’observait avec attention. Sa voix. Grave, mélodieuse, qui portait, qui changeait de tonalité si souvent, sans rien d’affecté.

 

Ils avaient convenu du rendez-vous sur un ton familier, mais retenu et ironique une façon de se parler tolérable qui contrastait avec l’attaque de Guillaume.

 

Maintenant, elle se disait qu’il avait évité tout ce qui aurait pu être de mauvais goût. Pas de cadeaux pour Melchior, pas d’embrassade intempestive, il réussissait à se montrer familier et aimable  sans s’étonner que le gamin fût en colère et cette multitude de gestes nerveux et de tics légers trahissait tout de même son émotion.

Au premier étage, il les conduisit vers un long canapé devant une table basse. Dans un vase carré en verre, trois pivoines roses à demi-écloses s’ inclinaient sur le bord vers le plateau du thé abondamment garni. 

 Comme les

enfants

,  il avait toujours aimé, se rappelait Nelly, le petit déjeuner et le goûter : il lui fallait une bonne collation pour ces moments-là. Tout de même, ce qu’il avait préparé était un vrai festin comme pour trahir quelque-chose qu’il n’aurait pas voulu montrer. le thé,  le café, le jus de fruit, les toasts, la confiture, et ces trois gâteaux ronds et blonds montés sur pied, de gros champignons , parsemés de fétus blancs, et d’où sortaient à deux endroits différents de petits cônes, repérables pour des pointes d’ananas, le tout ayant suffisamment d’irrégularités pour avoir été fait sur place, même si la cuisson n’était pas récente.

Des muffins ! Nelly émit un petit rire : «  Tu cuisines donc? »

-N…Si, Guillaume la regarda bien en face comme pour relever un défi.

Il eut le temps de servir, nerveux et un peu blessé, de servir Melchior qui voulait prendre comme lui du thé avec du lait, et le boire à l’aide d’une paille, et , bien sûr, Guillaume en avait des pailles, et , bien sûr, il avait réussi partiellement à pacifier le petit adversaire. Ils eurent une sorte de conversation à propos du sucre en poudre, Melchior avait l’habitude d’en voir en morceaux. Puis il saisit une des pivoines et répandit des gouttelettes sur Nelly qui pensa avec humeur qu’elle n’achetait jamais de fleurs. Elle commença à dire «  Lorsque Melchior est né… », Guillaume l’interrompit : « nous n’allons pas parler de toi comme si tu n’étais pas là. » .

On ne sut pas ce que Melchior en pensait : Guillaume eut tout d’un coup l’air oppressé, comme si une créature invisible l’attaquait, une de ces créatures malfaisantes de qui l’on ne repère la présence que lorsqu’elles se jettent sur leur proie. L’air se refusait à lui, on lui avait passé une corde autour du cou, et un étau lui comprimait la poitrine. L’ennemi intime ne lui inspirait rien d’autre qu ‘une injonction peu aimable : maintenant que t’as procréé, t’as plus qu’à crever.


 

Posté par lautrerive à 15:29 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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