22 août 2008
Guillaume W. 46 Un malaise
Moins d’une heure plus tard,
il quitta le logis en ambulance, et on dût aller le chercher au deuxième étage
où il s’était réfugié afin que ses convives ne vissent pas son malaise. Cette
fuite exténuante vers l’étage supérieur où l’air se raréfiait toujours plus…
Au téléphone, elle s’exprima
dans un anglais trébuchant, craignant que s’arrête ce petit halètement
qu’immobile et concentré, il parvenait encore à émettre.
Ouvrir la fenêtre eût été
ridicule et inefficace. Elle répétait, ce n’est pas grave, et Melchior
l’imitait en réitérant la négation.
Plus tard encore, elle
s’employa à téléphoner aux coordonnées qu’on lui avait remises et après nombre
d’essais infructueux, reçut des nouvelles rassurantes, l’injonction de préparer
des effets pour Guillaume et de les apporter rapidement.
Elle s’autorisa à visiter la maison où il
vivait depuis près de quatre ans, en commençant par une armoire au second,
caressa un peu au hasard les vêtements chaussettes, caleçons,
tee-shirts ,s’enfouit convulsivement le visage dans le pull vert chiné à col roulé, qu’il portait
lors de leurs vacances dans deux îles anglo-normandes et sur la côte de
Cornouailles, endroits où d’après les dates, ils avaient conçu, dénicha un unique pyjama, satiné à
l’extérieur, avec un imprimé de triangles beige sur fond mordoré ; aucun
des boutons ne fermait ; il ne devait pas le mettre, persuadé encore que
le port d’un vêtement de nuit quelconque suffirait à lui donner un malaise
nocturne: c’était ce type de superstition qui accompagne tout ou partie d’une
vie.
Il possédait aussi des cravates. Des cravates,
c’est tellement ringard !
Nelly se souvint de son père faisant des
entrées remarquées qui l’avaient éblouie petite, vêtu d’un costume de couleur vive, une cravate aux tons
multicolores , un gilet parfois, et des gants, puis ce grand chapeau, il est
vrai qu’on en portait à l’époque, elle croyait que c’était ça la toilette, le
chic, le raffinement ! Et il racontait avec un verbe flamboyant comment il
avait vendu pour des sommes pathétiques un ange de jardin, une moulinette, une
tronçonneuse, et elle écoutait avec passion…
Elle remplit une trousse de toilette, porta
l’ensemble à l’hôpital, accompagnée de Melk.
Ils restèrent peu de temps
auprès de Guillaume, qui était pâle, épuisé, remis de l’essentiel, à savoir que
le souffle ne lui faisait plus tellement défaut, mais très nerveux, et qui avait voulu parler, expliquer à Melk, ce qu’il faisait là, ce qu’étaient tous les
appareils, suscitant des questions de la part de l’enfant.
D’abord intimidée,
Nelly trouvait difficile d’être là,
tenant Melk par la main. Là, c’était quasiment innommable pour elle. Elle
n’osait pas le regarder en face, songeant qu’elle n’avait pu le secourir, ni
même lui tenir la main, il ne supportait pas qu’on le touche, ni le
réconforter. La dernière fois qu’elle s’était rendue dans un semblable lieu,
elle y avait vu son père, affligé d’un désordre cardiaque dont il ne devait pas
se remettre.
Allongé, dans la même posture,
à demi-nu, muni également d’une sonde nasale et d’une perfusion, plus d’autres
appareils, dont Guillaume n’était heureusement pas affublé.
Remplie de confusion, parce
qu’il lui avait lancé, le père, tout va bien maintenant, lui faisant des
œillades, bon pied bon œil ma petite tu va voir avec un optimisme puéril que
lui avait facilement transmis le toubib, Son corps avachi, le visage
anormalement blanc, cette fausse allégresse vulgaire : il se trompait, se
laissait berner, ne voulait pas savoir. Une puérilité très spécifique à
l’adulte. Elle avait éprouvé de la pitié, sentiment détestable, ressenti
parfois lorsque l’on reconnaît que le caractère spécifiquement humain de
celui–là qui est en face, s’amenuise, ou vire à la caricature.
« Comment allez-vous
depuis tout à- l’heure ?
Nelly sursauta et croisa le regard qui cherchait. le sien.
La voix un peu entravée, le teint blême, animé du désir de parler.
« Je croyais que tu
dormais, fit Nelly. Elle ajouta très vite : « je voulais
t’accompagner tout à l’heure, on m’a dit pas question avec le petit, on nous a
repoussé, ils ont filé. ».
On eût dit qu’elle évoquait
des cambrioleurs.
« Ils ont eu raison, ce
fut un très mauvais quart d’heure. Si ce n’était qu’un quart d’heure. Je
n’étais pas dans le sens de la marche et il me semblait rouler à vive allure
vers la porte immense et noire d’une grange où je m’enfoncerais dans une meule
de foin qui m’étoufferait encore davantage. »
Les infirmiers voulurent
l’intuber, dit-il encore, mais dès que la canule entra en contact avec sa
gorge, des vomissements se produisirent et ils durent l’enlever en hâte.
« T’as vomi ?
« demanda Melk, que Nelly espérait rester en dehors de la conversation.
Mais Guillaume lui répéta
tout ce qu’il voulut savoir de façon qu’il le comprenne. Il parlait avec ce
mélange de détachement et d’intensité qui lui était propre.
« Ensuite je me suis
abandonné, j’ai lâché prise. »
« Que veux-tu
dire? »
Guillaume changea de sujet, s’enquit de la manière dont
ils s’étaient installés dans la maison. Nelly sentait ses doigts qu’elle
cherchait à entrelacer dans les siens, ses doigts nerveux qui remuaient sans
cesse.
Elle supposa qu’il avait dû
perdre conscience un moment.
Melk lui posait des
questions sur les objets qui l’entouraient et les touchait : la sonde
nasale ; l’aiguille à perfusion, qui devait faire très mal à son avis,
Nelly s’inquiétait, si à présent, il ne montrait que de la curiosité, plus
tard, il aurait peur, pensait-elle. Pour faire diversion, elle dit avoir amené
un sac contenant un pyjama, une trousse de toilette et les montra.
« On te donnera un
autre sac, fit Guillaume précipitamment, avec mes vêtements de ce matin.
Jette-les.
« Mais pourquoi ?
« Ces affaires sont
souillées. Jette-les, ce sera plus simple.
Nelly acquiesça avec
l’intention de n’en rien faire, peu soucieuse de jeter des vêtements neufs et
seyants. Guillaume répéta plusieurs fois son injonction comme si tout d’un
coup, sa vie en dépendait.
Melk paraissait fatigué et
donnait des signes d’énervement. Ils se préparèrent au départ, lorsque l’enfant
demanda à Nelly est-ce qu’on va voir
Mathieu ?
« Mathieu ? répéta
Guillaume.
« Mathieu n’est pas
malade », dit Melk résolument,
« Tant mieux pour
lui ».
Nelly parla alors tout aussi
ouvertement, pour dire qu’elle avait eu une liaison avec Mathieu, oui, celui-là
même auquel il pensait, que c’est plutôt un arrangement, un dépannage, qu’elle
a dû l’héberger, oui , horrible mot, mais je le comprends, moi aussi je suis
en… congé… il s’est occupé de Melk, je
ne lui ai pas dit de se taire … à Melk,
d’abord, il est trop jeune, et puis je méprise les crachotteries, les.. et toi
Guillaume tu n’es pas resté seul tout ce temps, eh bien moi non plus, on était
libres, non?
Commentaires
Poster un commentaire
Rétroliens
URL pour faire un rétrolien vers ce message :
http://www.canalblog.com/cf/fe/tb/?bid=167245&pid=10314045
Liens vers des weblogs qui référencent ce message :






