L'Autre Rive

récit de fiction et de vie; parodies ; cinéma ; critiques d'ouvrages de fiction et d'essais.

22 août 2008

Guillaume W. 48 Lâcher prise

Lorsque Guillaume lâcha prise, comme il l’avait dit à Nelly, cherchant le moyen de mettre un mot sur l’incident, ce fut bien parce qu’un instrument, une canule lui chatouillait la gorge, s’immisçait dans le pharynx. Des vannes s’écartèrent pour expulser, rejeter, répandre et laisser perdre des matières, des liquides acides, de l’air vicié, trop longtemps enfermé. Vidé, anéanti, ce devait être la fin.

Il essayait d’envoyer promener la parole muette de l’ennemi intime, cruelle et incompréhensible pour l’instant. «  T’as procréé, maintenant, t’as plus rien à faire ici, il te reste plus qu’à mourir ». Des mots des pensées, une phrase entière, accompagnaient souvent une crise, ça se réduisait à l’injonction qu’il fallait mourir à présent, et sous n’importe quel prétexte, ou sans raison du tout.

Le souffle revint timidement, aidé par une sonde nasale.

Quel dommage, pensa t-il, alors, j’ai gâché la fête, je me suis oublié, pourvu qu’on ne me voit pas. Il s’en amusa intérieurement : il n’y avait aucune chance pour que ça passe inaperçu. Il eut l’impression d’avoir accompli une tâche, se sentit léger, oublia un temps les inconvénients de sa position. L’arrivée au bureau des admissions lui fit seulement penser : serais-je un assez bon sujet devant Saint-Pierre ? Trouverais-je d’assez douces mains pour me nettoyer ?

Il revint à la dure nécessité en voyant dans le large couloir des arrivants nettement plus en peine que lui.

Et voilà qu’on lui avait dit «  Votre femme vous a apporté des vêtements et un nécessaire de toilette ». Il en avait été irrité. Voilà que c’était fini, et que ça commençait. Personne ne lui avait jamais dit : «  Votre femme… ».

 Autrefois, ceux qui ne les connaissaient pas, dans les hôtels et divers lieux de passage, disaient «  Votre amie », ou «  la jeune femme » « la jeune femme qui… », Aucun ne les épinglait mariés. L’enfant changeait tout.

 Et puis, tout à fait revenu, il songea avec dégoût que l’on remettrait à Nelly le paquet de vêtements souillés. Eût-il voulu la faire fuir qu’il n’aurait pu mieux s’y prendre.

 De même il lui revint que Mic…que l’enfant l’avait vu avec le masque à oxygène. Non que cette vision fut aussi terrible que les masques portés par les soldats dans les tranchées. (Dans le grenier à Verrières, Fiord et lui en avaient autrefois déniché un, tout craquelé et revêtu de poussière qu’ils osaient parfois endosser pour quelque jeu terrifiant.) Il n’avait jamais été soldat. Exempté du Service. Ici et là. Seulement bon pour le service de réanimation. Du côté allongé. Il avait tout de même appris à tirer dans un stand, il était bon nageur tout de même, il…

 il s’était énuméré tout ce qu’il savait faire, de façon hétéroclite, et la phrase de l’ennemi intime était revenue s’était bornée à répéter crève !, et il lui adressait en retour, toi-même ! On eût bientôt dit un de ces échanges de politesse que se font des gamins dans une cour de récréation. Il arrivait lors de ces pugilats que Guillaume fût à cours de souffle, plus vite que son adversaire qu’il dût aller à l’infirmerie. N’importe, il savait combattre… Dans une cour de récréation.

 Puis il s’était souvenu : Mathieu lui avait autrefois rapporté un entretien avec un pasteur lequel s’était consolé de sa mort qu’il avait crue imminente en se disant qu’il avait au moins procréé. Mais comment pouvait-il avoir-lui - de pareilles idées ? Et même de pires…Et pourquoi lui était-il donné de le savoir ?

 

Ils étaient restés peu de temps à ses côtés, à cause de l’enfant. Guillaume était partagé entre le désir de voir Nelly, et l’irritation à l’idée de cette vie domestique qui pourrait commencer. Toutefois Nelly, toute égarée et décoiffée dans sa veste en coton aux couleurs fraîches, un imprimé Madras, qu’elle froissait avec ses doigts, le regard éperdu, les gestes troublés, indécis, la peau tiède et douce, avait chassé l’image de l’épouse impitoyable et organisée, de la tyranne oppressante « qui vous apporte un sac de vêtements ». Rassuré, il avait voulu s’abandonner à sa présence.

 Et puis l’enfant avait désiré voir Mathieu.

Quoi, Mathieu ? Comment et pourquoi ? Lequel avait cherché l’autre ? Non, il n’était pas incongru que Nelly ait noué des liens épisodiques pendant ces années où chacun était parti de son côté. Ce qu’il avait cru après lecture de la lettre, c’est qu’elle avait continué à penser à lui, pour le maudire, le regretter, le désirer…

Tu parles !

C’était un peu différent : elle avait continué à penser à lui, à travers un autre, malgré cet autre, et avec son appui, puisque c’était Mathieu. De vrais liens s’étaient formés, Mathieu serait un souvenir intime à elle.

Lorsqu’elle avait écrit, c’était dans l’urgence. Plus d’emploi, bientôt plus de toit et  le gamin qui réclamait Mathieu disparu, il fallait lui trouver un autre père : pourquoi pas l’original ?

 

Vers deux ou trois heures, Guillaume fut roulé dans une chambre, à proximité d’un ensemble de crachotements et soupirs rageurs.

Il avait récupéré son autonomie respiratoire, mais la frayeur figeait encore ses jambes, ses orteils, les doigts, secoués aussi de tremblements épisodiques ; le dos lui faisait atrocement mal. Pour retrouver un rythme qui s’était perdu, il cherchait le tic tac de sa montre, puis des airs, des morceaux simples qu’il pût communiquer à son corps.

Il s’agitait tout en s’exhortant au calme. Les bruits alentours, la clarté aveuglante dans le couloir, les pas, des chariots roulés à toute allure, ou paresseusement, en grinçant. Quelqu’un allait entrer. Le voisin de gauche très âgé, succombait. Celui de droite voulait l’éjecter. On était en surnombre. Il avait revêtu le seul pyjama qu’il possédait (et que Nelly avait trouvé) avec l’aide de l’infirmière malgré les difficultés de la perfusion pour ce genre de manœuvres. Il s'assoupissait pour quelques minutes, se réveillait en sursaut, il respirait toujours, sans erreur de rythme.

Il s’endormait à nouveau, superficiellement, et des images, des pensées se bousculaient en désordre : il courait après Nelly sur une plage pleine de vent, se retrouvaient dans l’eau, malgré le froid, ils haletant tous les deux, elle lui disait attention tes bronches, ouvrait son pyjama qui ne fermait pas, l’enveloppait de sa chaleur.

Il s’éveillait dans un très petit jour pâlissant. Ramassait cette lettre. , craignait le pire.

 Mais Nelly avait réapparu, était vivante.

C’est avec fierté qu’elle lui avait montré l’enfant.

Elle l’avait aussi regardé d’une certaine façon, quand son regard le lâchait.

 Ne risquait-elle pas de repartir ? Il avait donné de lui l’image d’un incapable, d’un type qui tombe dans le néant le plus proche, jamais Mic… Melchior, pourquoi lui avoir donné un nom pareil ? S’il avait été là, il aurait pu l’en empêcher. Jamais cet enfant ne lui ferait la moindre confiance, il était nécessaire de téléphoner, de reprendre contact au plus vite. Il n’y avait pas de temps à perdre .

Vers huit heures, à moitié étourdi, le front brûlant, devant un bol de thé voisinant avec un toast et une coupelle de gelée qu’on venait de lui servir sur une tablette, la lumière blessant les yeux, il eut conscience de ses deux voisins, un homme âgé, sans doute grabataire, et un blond robuste. Il voulait appeler le standard, et sa main tremblait, non il était préférable de prendre un peu de nourriture. Chacun entreprit de se sustenter, le vieux repoussa le tout très vite, s’allongea en émettant une toux discrète, où qui se voulait telle mais qui tourna à vif. Maintenant, Guillaume sentait qu’il avait eu raison de se forcer à boire et à manger. Du reste, il ne se forçait jamais beaucoup pour la nourriture. Le vieux ne cessait de crachouiller : Seigneur, où l’avait-on mis ?

Il lui semblait que son voisin l’observait ironiquement. Ils échangèrent quelques mots. L’autre était soigné pour la tuberculose. Quelle folie de l’avoir installé là. La colère le prit même si le blond déclarait n’être en aucune façon contagieux. Il se gaussait tellement que Guillaume mourait d’envie de le taper. Il ne pourrait pas frapper efficacement un type avec une charpente aussi solide, quelque soit son mal. Lui-même avait une ossature ridiculement mince, fluette. Il jeta un coup d’œil critique à son poignet. « Poignet d’allumette ». Si l’enfant lui ressemblait en quelque façon, c’était de cette manière-là : l’ossature.

Tout à coup, il fut en communication avec la sonnerie qu’il entendait retentir dans le séjour et les deux chambres. La pensée de Nelly et Melchior l’une plongée dans un bain, l’autre s’emparant de la chouette en osier et tirant sur sa grosse pupille entrait en conflit avec Andrew et Song s’introduisant subrepticement, l’ayant surveillé, et ayant profité de son départ pour prendre possession de la maison qu’ils attendaient, décidés à chasser les intrus. Il se figurait leurs visages inquiets mais résolus, et la réaction explosive de Nelly, une mêlée confuse, elle se jetait sur l’autre fille, et Stillborn disparaissait dans un nuage de poussière, les sols et meubles en étaient tous saupoudrés, Guillaume oubliait souvent de passer l’aspirateur …Ou Nelly partait dignement en claquant la porte, l’enfant dans les bras. Pourquoi se battrait-elle contre une rivale déjà fuie. Dehors, elle tombait dans les bras de Mathieu qui l’avait prise en filature depuis son départ.

 Il se rendit compte à quel point il était contrarié d’habiter cette maison, là, sur le qui-vive, ne sachant pourtant pas partir.

 

 Lorsque l’on décrocha il n’entendit rien, déclina son identité avec un peu de gêne. La voix qu’il entendit alors le fit sursauter : Bien posée, elle avait une tonalité enfantine et excellente, un timbre chaud agréable. Guillaume se dépêcha alors de dire à Melchior qu’il était en train de déjeuner, de détailler les faits sans aucun rapport avec la maladie ou l’hôpital, de lui poser des questions fort concrètes, en tournant ses phrases d’une façon bizarre : n’étant pas sûr que l’enfant savait exactement qui il était au téléphone, ce qu’il avait retenu de la veille, il répétait son nom, craignant que le petit ne se mette à lui donner du monsieur, répugnant pourtant à lui dire tu te souviens de moi, encore davantage à lui rappeler quelque petit fait de la veille, même d’avant son malaise

Quand à demander Nelly, il ne pouvait se servir d’ aucun vocable tous paraissant inadéquats : le » ta mère », donnait l’impression d’une créature malveillante, le « ta maman », sonnait franchement bête à ses oreilles , et le « Nelly » il hésitait à le prononcer parce que Nelly était cette femme qu’il avait intimement connue et qu’il connaîtrait encore avec un peu de chance, et en l’appelant Nelly il aurait l’impression de le mettre dans la confidence, même si Nelly et Noli n’étaient pas les mêmes.. Arrivant avec trois ans de retard, il ne savait même pas la nommer en s’adressant à Melchior… comment les autres s’y prenaient-ils ?

Elle prit le combiné et s’enquit de lui.

« Noli,

-Oui, je suis là, répéta-t-elle deux fois parce que Guillaume paraissait devenu sourd.

Il prononça une série de phrases bien articulées et un peu essoufflées, d’où il ressortait que est-ce que Mic… Melchior se sentait bien, est-ce que je lui ai fait peur, a-t-il pu dormir, attention qu’il n’ouvre pas la chouette en osier, elle est pleine de billes, est-ce qu’il peut encore croire que ce sont des bonbons et surtout : ne partez pas.

« Nous avons eu peur, tous les trois, non ? dit-elle avec une vivacité maladroite. Tu as été contrarié ? Comment te sens-tu ?

-Non. Oui. J’étais très content de vous voir.

-Oui. Tu nous as si bien accueillis. Tu l’aimes un peu ? Mais cela a provoqué une réaction violente… un conflit ?

-Est-ce que tu va m’en dire un peu plus au sujet de Mathieu ?

-Je suis venue lui demander conseil sur…la meilleure façon de te parler au sujet de Melchior…C’était en février.

Elle expliqua que c’était un service…

« Vous vous êtes rendu un service sexuel ?

- Oui, et alors ? il a disparu trois mois plus tard, considérant sans doute que c’était absurde et sans avenir, encore qu’il n’ait pas donné ses raisons. J’ignore ce qu’il est devenu. On pourrait cesser de parler de lui.

-Tu crois que c’est facile ?

-Pas du tout.

-Je ne veux pas que tu partes encore…

Je viens d’arriver, voyons. Nous occupons la chambre à deux lits.

-Ah ! C’est… bien. Mais je ne vais pas toujours rester à l’hôpital.

-Que veux-tu dire ? Bien sûr que non ! T’as vu le docteur ?

-C’est un léger contretemps. Ne t’en va pas, Noli, cesse de provoquer des ruptures entre nous qui me sont intolérables.

Posté par lautrerive à 15:33 - récit - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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