22 août 2008
Guillaume W. épilogue
Juillet 1981.
L’arbre grimpait sur deux ou
trois mètres avant de former une fourche
d’où partaient deux grosses branches dont la courbure donnait l’impression de deux jambes à demi repliées,
battant l’air de façon gauche. Plus haut encore, la ramure se déployait
généreusement et dans le plus grand désordre. Vivre auprès d’un grand arbre,
présentait des avantages donnait un sentiment de sécurité, cependant
Guillaume ne voulait pas reprendre la maison,
vivre dans la proximité de souvenirs d’enfance qui parasiteraient son existence
future. Alors je vends, disait Eve. J’ai
vécu dix-huit ans ici, Alida dix-sept, Guillaume six à temps complets, et cinq à temps
partiel…
-La première chose que j’ai
faite, coupa Guillaume, lorsque nous avons emménagé ici, ç’a été de grimper
aussi haut que possible et je n’étais pas seul…
Nelly imaginait un élevage
d’abeilles et des pots de miel de tilleul, des pots ovales joliment
incurvés comme des flacons de parfum,
des arbres fruitiers nantis d’une couronne neigeuse à la belle saison ou d’un rose délicat.
Elle n’y tenait pas vraiment
et préférait les quelques plantes en pot qu’elle admirait plusieurs fois par
jour et jetait au bout d’un mois, ayant oublié de s’en occuper rationnellement,
ainsi que le bouquet de fleurs séchées
qu’elle accrochait au plafond du séjour à la place d’un lustre. La maison qu’ils achèteraient
n’aurait pas de jardin.
Les Wilson s’étaient éloignés pour cause de
séparation.
Lorsqu’ils avaient rencontré Alida, pour lui présenter Melk, l’accueil avait été
chaleureux. Cependant elle avait scruté presque désespérément l’enfant durant
toute l’entrevue, et Nelly l’avait enduré sans rien dire. Personne ne voulait
croire que Melk était l’enfant de Guillaume, lui-même ne le croyait sans doute pas profondément. Par malheur, ils
n’avaient aucune espèce de ressemblance physique. C’était même pour cela qu’ils s’entendaient
si bien.
-Monté jusqu’où ?
demandait Melk.
- Jusqu’aux fenêtres du
premier étage.
Ils s’étaient raccommodés
sans se réconcilier : Eve avait
répondu présent à un faire-part l’avisant de la naissance de Camille le 17 mai.
Trois jours plus tard, à deux heures de l’après-midi, Eve entrait dans la
chambre de la maternité où Guillaume et
elle s’occupaient du nourrisson, avec un bouquet de glaïeuls qu’il tenait
maladroitement en les écartant de lui. Le revoir était une chance, Nelly se rappelait qu’ils avaient évité les
questions en suspens, discuté du nouveau-né et du nouveau gouvernement, autant
de sujets bienvenus pour ignorer le
passé. Guillaume se réjouissait de l’arrivée de Camille mais pour le
gouvernement il aurait préféré Rocard. « Je soupçonne ton inclination
d’être sentimentale plus que politique » avait dit Eve, qui lui avait
expliqué longuement ce qu’il conjecturait de la situation d’alors. Jamais ils
n’avaient été plus loin et Guillaume éprouvait toujours un malaise à le voir.
- Et qu’as-tu vu ?
- Moi-même dans le reflet.
- Ce costume
est joli, apprécia Eve. Lui mets-tu souvent des robes ?
-Quelquefois ».
Nelly resta évasive. Elle avait acheté une dizaine
de robes, et accessoire divers pour le premier âge féminin, de toutes les
couleurs et de toutes les formes, et les avait parqués dans l’armoire sans s’en
vanter, craignant qu’on ne lui dise qu’elle jouait à la poupée. Il était trop
facile de constater que Camille changeait de tenue plusieurs fois par jour. La
robe à bretelles et le pull à manches courtes étaient en fin lainage d’un jaune
légèrement orangé, assez pour éviter le qualificatif « poussin. »
Eve et Guillaume
rivalisèrent de concert pour expliquer ce qu’était un reflet, ce qui les amena
à donner une définition de l’acte de
voir.
Nelly les laissa s’embourber
dans une discussion invraisemblable où Guillaume qui tentait toujours, mine de
rien, de prouver à son père qu’il n’était pas vraiment con, perdrait la partie une fois encore,
vis-à-vis d’ Eve, mais pas de Melk… Elle s’éloigna vers la limite inférieure du
jardin et s’assit derrière un massif de verdure. Protégée par la ramure,
elle sortit de son sac à main le porte feuille,
en extirpa la lettre chiffonnée qui se dissimulait entre sa carte de prof et sa carte de groupe
sanguin.
Chère Nelly
Je t’écris du septième étage
de l’université X ; j’y suis magasinier et j’envoie des thèses de doctorat
et de troisième cycle au rez de
chaussée suivant les besoins des étudiants et chercheurs ; j’aime bien ce travail car je suis seul toute la journée et il s’écoule environ une heure parfois davantage
avant que je ne reçoive des nouvelles d’en bas. En ce moment, je fume, je bois un café pris au
distributeur de boissons et j’écoute une chanson que
j’adore « Somewhere lost in
this lonely crowd/ Is a man who swears he’s not to blame/ ALl along the day I hear him shout so loud/ Crying out that he’s been framed…”
Tu devines que cet homme ce
n’est que moi ; et aussi sans doute que
je suis toujours avec Isabelle ; je ne gagne pas assez pour partir, et il y a
des complications ( elle a voulu un enfant...) .
Une chanson que j’aimerais encore
davantage si le refrain pouvait me concerner « I see my light is
shining/ From the Westt unto the East /
Any day now,any day now/ I shall be released...”
Mais il n’en est rien.
C’est ce que j’avais à te dire. A te dire à toi ou à
Guillaume ? Je ne sais pas. A toi
de savoir. Tu peux m’écrire en poste
restante... »
Nelly lut la missive à
Camille qui ne tétait plus et ne dormait
pas. Non sans chantonner la ballade : le bébé commença à pleurer assez
fort. Nelly cessa puis reprit son chant d’une voix plus aiguë, provoquant une
recrudescence de protestations. Elle dut
s’interrompre. Chuchota à sa fille un « Que dois-je faire à ton
avis ? ».
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